Femmes et musiques de films - Emission du 10 mars 2026

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Hildur Guðnadóttir in 2007, at the Faster Than Sound festival in Suffolk.
Hildur Guðnadóttir in 2007, at the Faster Than Sound festival in Suffolk.

Femmes et musiques de films

Les musiques de films, on les reconnaît dès les premières notes : Star Wars, Titanic, James Bond… Mais, derrière ces mélodies qui ont marqué le grand écran, se cachent aussi des femmes.
De Germaine Tailleferre, pionnière des années 1920, à Hildur Guðnadóttir, Oscar de la meilleure musique pour Joker, en passant par Lisa Gerrard (Gladiator) ou Beyoncé (Le Roi Lion), ces créatrices ont composé certaines des plus belles pages de l’histoire du cinéma, et souvent sans que leur nom soit cité au générique de la mémoire collective. Cette émission leur rend hommage. Leurs parcours, leurs combats, leurs harmonies… Nous les mettrons enfin au premier plan, là où brillent les projecteurs.

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Conducteur : Émission du 10 mars 2026

Femmes et musiques de film

Générique : Anne Sylvestre : Frangines

Introduction

Bonjour à toutes et à tous, et bienvenue dans Remue-Méninges Féministe sur Radio Libertaire 89.4, la radio sans Dieu, ni maître et ni déesse.

Vous pouvez réécouter toutes nos émissions, chaque mardi de 12 h 30 à 14 h 30, sur Mixcloud ou sur le blogspot de Remue-Méninges Féministe.

Aujourd’hui à l’animation et à la technique : Sylvie, pour une émission placée sous le signe de la musique de films… et des femmes.

Car ce midi, nous explorons un univers trop souvent ignoré : celui des femmes qui ont composé, interprété ou inspiré les musiques de film les plus marquantes. Des pionnières des années 1920 aux compositrices oscarisées d’aujourd’hui, en passant par les voix pop du grand écran : ce sont elles que nous mettons sous les projecteurs.

Pourquoi cette émission ? Parce que quand on pense aux musiques de films, les noms qui viennent spontanément sont John Williams, Hans Zimmer ou Ennio Morricone…
Mais les femmes, où sont-elles ?

Pourtant, elles ont écrit certaines des mélodies les plus émouvantes, les plus audacieuses, les plus novatrices de l’histoire du cinéma. Alors aujourd’hui, 10 mars 2026, on tente de réparer un peu cette injustice.

Nous voyagerons à travers quatre thèmes : Résister, Créer, Innover et Inspirer, quatre manières de raconter le talent et la résilience des femmes dans la musique de film.

Elles sont nombreuses, et pourtant presque invisibles. La plupart n’ont jamais été nommées aux Oscars ni dans les grands palmarès, même si elles représentent moins de 10 % des signatures sur les grosses productions. L’histoire officielle du cinéma s’est donc écrite avec des noms d’hommes… y compris quand des femmes étaient derrière la partition.

Et pourtant, ce sont elles qui ont façonné le son du cinéma. Des pionnières comme Germaine Tailleferre, Bebe Barron ou Nora Orlandi jusqu’aux compositrices, cheffes et instrumentistes d’aujourd’hui, elles ont inventé de nouvelles façons de faire vibrer le désir, la peur, la science-fiction ou le fantastique… souvent sans jamais voir leur nom à l’affiche.

Sans elles, pas de textures électroniques, pas de gialli jazzy, pas de séries animées sombres ni de BO intimistes comme celles de Rachel Portman et de tant d’autres compositrices de l’ombre.

Leur absence de récompenses en dit plus sur le système que sur leur talent. Ce n’est pas qu’elles seraient moins bonnes, c’est que les jurys, les académies et les circuits de légitimation sont restés masculins très longtemps. L’accès aux commandes, aux agences, aux gros budgets conditionne aussi les prix.

Quand on sait qu’il a fallu attendre 1997 pour qu’une femme, Rachel Portman, remporte pour la première fois l’Oscar de la meilleure musique de film, la vraie question n’est pas “Où sont les femmes ?”, mais bien : “Qui a choisi de ne pas les voir ?”

Avant de partir à la rencontre des pionnières, on écoute une compositrice qui a récemment brisé un plafond de verre chez Disney : Germaine Franco, première femme de couleur nommée à l’Oscar de la meilleure musique de film pour Encanto, et première compositrice à signer la bande originale d’un grand classique d’animation Disney.

0 . Germaine Franco - The Dysfunctional Tango  Encnato

Partie I « Résister »

On commence avec celles qui ont d’abord dû prouver qu’elles avaient le droit d’être là : les pionnières.
Avant les prix, avant les Oscars, il y a eu des femmes qui ont forcé les portes des conservatoires, des studios et des cabines de mixage.

Résister, c’est déjà oser composer quand tout vous dit que ce n’est pas votre place.
Germaine Tailleferre, Bebe Barron, Nora Orlandi, Rachel Portman, Shirley Walker : cinq manières de dire “non” à l’invisibilité.

Avant même que les noms n’apparaissent au générique, un pan entier de l’histoire du cinéma reste au féminin… mais sans traces écrites.

Dans les années du cinéma muet, entre 1895 et 1929, les salles faisaient appel à des musiciennes et musiciens qui improvisaient sur scène.
Et, contrairement à ce qu’on imagine, ces piano ladies étaient souvent majoritaires.

Pianistes ou organistes, formées dans les salons ou les conservatoires, elles accompagnaient les images : adaptant classiques, ragtimes ou valses pour soutenir l’action, couvrir le bruit du projecteur, amplifier les drames et les poursuites.

Quelques noms émergent : Olive Bergeron au Canada, Hilde Nash en Belgique.
Mais la plupart sont restées anonymes : pas d’archives, pas de partition, seulement leur musique éphémère.
Aujourd’hui, Judith Rosenberg, Katie Condon ou Jane Gardner prolongent cette tradition en ciné‑concerts.

Du côté masculin, l’histoire retient Camille Saint‑Saëns, et sa partition de 1908 pour L’Assassinat du duc de Guise.
Pour les compositrices, aucune “première officielle” : elles existaient déjà, au piano, dans l’ombre des salles.

Puis viennent les années 1930‑1950 : Germaine Tailleferre en France dès 1931, Doreen Carwithen en Grande-Bretagne,  première compositrice engagée à plein temps dès 1946 , ou Dulcie Holland en Australie.

Ces pionnières, enfin créditées, arrivent après des décennies de femmes du muet, musiciennes invisibles qui ont pourtant porté le cinéma naissant à bout de bras.

Autrement dit, avant même Germaine Tailleferre, que nous allons écouter, des générations de musiciennes avaient déjà écrit la bande‑son du cinéma… sans jamais voir leur nom retenu.

On ouvre donc ce premier chapitre avec une pionnière française.

1.     Germaine Tailleferre – Les Grandes Personnes (Opening Titles)

Née en 1892 à Saint‑Maur‑des‑Fossés, morte en 1983 à Paris, Germaine Tailleferre était une pianiste brillante.
Entrée au Conservatoire de Paris contre l’avis de son père, elle obtient vite des prix et devient la seule femme du Groupe des Six, aux côtés de Poulenc, Milhaud ou Honegger.

Elle compose pour le piano, l’orchestre, l’opéra, le ballet, mais aussi pour le cinéma, notamment des films muets dans les années 1920, à une époque où les femmes sont presque absentes des studios.

Son style, à la fois classique et moderne, léger et ludique, a marqué toute une génération, même si son nom reste souvent éclipsé par ceux de ses collègues masculins.

Elle a dû résister à l’exclusion des conservatoires et de la “grande composition”, puis à l’invisibilisation : des dizaines d’œuvres, mais sans place dans le panthéon officiel.

On écoute maintenant un extrait de sa musique pour Les Grandes Personnes de Jean Valère, sorti en 1961.

2.     Bebe et Louis Barron – Forbidden Planet – Overture / Main Title (1956, USA)

Après la France, direction les États‑Unis… et une pionnière de la musique électronique : Bebe Barron.

Née en 1927 à Minneapolis, morte en 2008, Bebe Barron a été, avec son mari Louis, une véritable pionnière de la musique électronique concrète.

Pour le film Forbidden Planet, la Planète interdite  chez MGM, ils inventent certains des premiers sons synthétiques “vivants” du cinéma.
Des circuits électroniques faits maison, qui se comportent presque comme des créatures sonores autonomes.

À l’époque, ce travail est jugé trop expérimental pour être crédité comme “musique” au générique.
Résultat : la BO de Forbidden Planet n’apparaît même pas comme telle.
Leur contribution ? En partie effacée.

Femme dans un duo mixte, Bebe Barron doit lutter contre un double effacement :

·       Le mépris des institutions pour l’électronique naissante.

·       Et son invisibilisation comme compositrice, au profit des studios, des réalisateurs… et même du nom de son mari dans l’histoire de la science‑fiction sonore.

 

3. Nora Orlandi – “Dies Irae”, Lo strano vizio della Signora Wardh (1971, Italie)

Restons dans les années 1960, mais changeons de continent : direction l’Italie et Nora Orlandi.

Née en 1933 à Voghera, morte en 2025, Nora Orlandi était pianiste, violoniste, soprano… et compositrice.

Première femme à signer des bandes originales pour le cinéma italien.

Autodidacte brillante, elle compose environ cent BO entre 1962 et 1980 :

Gialli, Westerns spaghetti, Films d’espionnage,   et horreur.

Souvent anonyme ou sous pseudonyme, comme “Joan Christian” pour percer dans un milieu machiste, elle excelle dans les thèmes jazzy, lounge et orchestraux, notamment avec son quatuor vocal 4+4.

Son “Dies Irae” pour Lo strano vizio della Signora Wardh (Le Secret Vice de Mme Wardh, 1971) devient culte.

Et vous le connaissez peut-être grâce à Quentin Tarantino, qui l’a repris dans Kill Bill Vol. 2.

Avec ce morceau, Nora Orlandi résiste au sexisme des studios italiens.

Première femme à signer des BO dans les années 1960‑70… mais obligée de se “travestir” symboliquement : pseudonymes masculins pour être prise au sérieux.

On écoute ce thème légendaire :

4. Rachel Portman – Emma (Main Theme) (1996, UK)

Passons maintenant en Angleterre, où une autre femme a marqué l’histoire malgré les obstacles : Rachel Portman.

Née en 1960, cette compositrice britannique signe plus d’une centaine de bandes originales pour le cinéma et la télévision.

Parmi elles : Chocolat, The Cider House Rules, Never Let Me Go.

Longtemps “seule femme dans la pièce” dans des studios ultra-masculins, elle résiste à l’isolement.

Et finit par briser le plafond de verre des grandes récompenses.

En 1997, pour Emma, elle devient la première femme oscarisée pour la meilleure musique de film.

Ouvrant la voie à toute une génération de compositrices britanniques… et internationales.

On écoute son thème principal, élégant et intemporel :

5.     Shirley Walker – Batman: The Animated Series (Theme) (1992, USA)

Et pour clore ce chapitre sur les pionnières, une femme qui a révolutionné la musique de série animée : Shirley Walker.

L’une des premières femmes à composer pour une série DC Comics : Batman: The Animated Series ou Bartender.

Avant cela, elle orchestrait pour des compositeurs hommes.

Puis passe au statut de compositrice en titre.

Son thème, sombre et complexe, devient iconique.

Il lui permet de sortir de l’ombre et de signer en son nom propre.

En imposant cette signature sonore dans l’univers ultra-masculin des super‑héros, elle ouvre la porte à des dizaines de compositrices :

Lolita Ritmanis, Pinar Toprak, Laura Karpman, Amie Doherty.

Ces femmes ont résisté.

Mais derrière chaque compositrice célèbre, il y a des dizaines d’autres, invisibles, qui ont travaillé dans l’ombre…

On écoute son thème légendaire :

Partie II « Créer »

Dans cette deuxième partie, on quitte les “noms au fronton”…
Pour entrer dans les coulisses.

Cheffes d’orchestre, instrumentistes, compositrices, productrices musicales :
Sans elles, les bandes originales que l’on aime n’existeraient pas.
Et pourtant, leurs noms ? Rarement sur les affiches. Rarement dans les palmarès.

Ce sont ces collaboratrices essentielles mais invisibles que l’on va écouter maintenant.

6.     Sarah Hicks – Once Upon a Time in the West (The Danish National Symphony Orchestra & Tuva Semmingsen) – 8 mn 48

Sarah Hicks, cheffe d’orchestre américaine, est spécialiste des concerts de musiques de films et du “live‑to‑picture” ou  musique jouée en direct sur le film 
Elle dirige des orchestres entiers sur des BO projetées à l’écran :
Pixar in Concert, Coco, Star Wars
Ou les grandes partitions d’Ennio Morricone avec le Danish National Symphony Orchestra.

Elle collabore avec les orchestres majeurs et les studios.
Mais son nom ? Rarement cité avec le succès des BO qu’elle fait vivre en direct.
Invisible. Parce que quand on parle de ces musiques — Morricone, Disney, John Williams —, on cite toujours le compositeur… presque jamais la cheffe.

On écoute cet extrait magistral :

7.     gina luciani Cobra Kai Themes on Flute, Alto, Bass and Ocarina | Okinawa & Miyagi-Do Theme | With Sheet Music! 3mn20 à raccourcir

Après la cheffe d’orchestre, on passe maintenant à un autre rôle clé mais discret : la flûtiste de studio.

Gina Luciani, est une flûtiste de studio américaine,  très demandée à Hollywood.
On entend sa flûte dans  Minari, Planet Earth II, Chef’s Table… ou Cobra Kai, où elle est soliste.

Sa sonorité est partout. Son nom  presque jamais au générique.
On retient les compositeurs, Leo Birenberg, Zach Robinson pour Cobra Kai, pas la musicienne qui donne vie à la musique.

Gina Luciani, c’est le parfait exemple de ces instrumentistes de l’ombre : indispensables, mais invisibles.

Mais certaines passent de l’ombre à la lumière.
Comme Anne Dudley, compositrice britannique oscarisée.

8.Anne Dudley – compositrice (The Full Monty) / Anne Dudley – The Full Monty (1997, UK) – Oscar

Anne Dudley : compositrice, claviériste, productrice. Issue du groupe Art of Noise.
En 1998, elle remporte l’Oscar de la meilleure musique pour The Full Monty.
Puis signe plus de vingt films, et produit Les Misérables en 2012.

Invisible, même oscarisée : on connaît le film, les acteurs… mais rarement son nom quand on parle du succès.

Continuons avec une compositrice qui raconte la résistance par la musique : Nainita Desai

9. Nainita Desai – compositrice (For Sama)

Nainita Desai est une compositrice britannique de cinéma, télévision et jeu vidéo, connue pour ses musiques de documentaires comme For Sama, The Reason I Jump ou American Murder. Pour For Sama, documentaire sur la guerre en Syrie vu à travers les yeux d’une jeune mère, elle signe une musique plusieurs fois récompensée ou nommée. Invisible, parce que la musique de documentaire est rarement mise en avant : son travail porte les images et l’émotion, donne une voix aux sans‑voix, mais dans le discours public on parle du sujet, très peu de la compositrice qui façonne cette émotion.

Et enfin, une compositrice qui célèbre l’amour entre femmes : Isobel Waller‑Bridge.

10. Isobel Waller-Bridge – compositrice (Vita & Virginia)

Compositrice britannique née en 1984, elle signe Fleabag, Black Mirror, Vita & Virginia.

Pour ce film sur l’amour entre Virginia Woolf et Vita Sackville‑West, elle mêle électronique et cordes : désir, trouble, intériorité.

Invisible, éclipsée par sa sœur Phoebe Waller‑Bridge, scénariste de Fleabag.

Pourtant, Isobel porte à l’écran des récits de femmes et d’amours féminins.

Ces collaboratrices ont créé malgré l’invisibilité.
Aujourd’hui, une nouvelle génération brise les codes

Partie III « Innover »

Dans cette troisième partie, on va écouter celles qui inventent de nouveaux sons pour l’image.
Textures étranges, cordes malmenées, électro organique, univers de science‑fiction ou de jeux vidéo : ces compositrices ne se contentent pas d’illustrer, elles changent la façon dont on imagine le son du cinéma.

11. Hildur Guðnadóttir – Joker (2019, Islande) – Oscar, Golden Globe, BAFTA

Hildur Guðnadóttir est une compositrice et violoncelliste islandaise née en 1982, formée à Reykjavik puis à Berlin, d’abord remarquée aux côtés de Jóhann Jóhannsson et sur des séries comme Trapped ou Chernobyl.
Pour Joker, elle écrit une partition centrée sur le violoncelle, enregistré, transformé, épaissi jusqu’à devenir presque une voix intérieure du personnage.

Elle remporte l’Oscar, le Golden Globe et le BAFTA de la meilleure musique, devenant l’une des très rares femmes ainsi récompensées.
Avec Joker, Hildur ne se contente pas d’accompagner le film : elle nous fait entrer dans la tête du protagoniste, avec un violoncelle “détourné” et des textures presque physiques qui redéfinissent ce qu’on attend d’une BO de studio hollywoodien.

Passons maintenant à une autre innovatrice, Mica Levi, dont la musique pour Under the Skin a marqué les esprits.

12. Mica Levi – Under the Skin (2013, UK)

Mica Levi, dite Micachu, est une compositrice, productrice et musicienne britannique née en 1987, d’abord connue pour ses projets expérimentaux entre pop et musique contemporaine.
Sa BO pour Under the Skin, son premier grand long métrage, s’appuie sur des cordes microtonales, des glissandi, des dissonances et des motifs répétitifs pour créer une sensation d’étrangeté radicale, en écho au regard extraterrestre du film.

Elle sera ensuite nommée aux Oscars pour Jackie.
Avec Under the Skin, Mica Levi casse les repères mélodiques : cordes “entre les notes”, rythmes instables, nappes inquiétantes, pour que la musique elle‑même paraisse étrangère, comme si elle venait d’un autre monde.

Et maintenant, découvrons une compositrice qui utilise des sons très physiques et des textures électroniques pour parler de tension, de secrets et de solidarités entre jeunes filles.

13. Anne Nikitin – Sit for a Bit (One Day, 2024, UK)

Anne Nikitin est une compositrice anglo‑canadienne qui s’est fait un nom dans les docudrames et les séries, en installant des climats de tension et d’ambiguïté plutôt que de grands thèmes héroïques.
On lui doit notamment les musiques de The Imposter, American Animals, Calibre ou encore de la série One Day pour Netflix, qui suit sur plusieurs années la relation d’un couple entre attraction, amitié et rendez‑vous manqués.

Sa musique mêle cordes, guitare, influences rock et nappes électroniques, avec des pulsations très physiques, pour accompagner les élans, les hésitations et les blessures de ses personnages, loin des codes de la “romance sucrée”.

Passons à une autre pionnière, Nami Melumad, qui a marqué l’univers de Star Trek.

14. Nami Melumad – Star Trek: Prodigy (2021, Israël/USA)

Nami Melumad est une compositrice israélo‑américaine, formée aux États‑Unis, qui devient la première femme à composer la musique d’une série Star Trek avec Star Trek: Prodigy.
Elle signe aussi les musiques de Star Trek: Strange New Worlds et de plusieurs longs métrages, mêlant orchestre classique, synthétiseurs et influences du Moyen‑Orient.

Avec Star Trek: Prodigy, Nami Melumad s’approprie un univers musical très codé et très masculin pour y injecter ses propres thèmes, plus ludiques et émotionnels, sans perdre l’ampleur orchestrale de la saga.

Et enfin, une compositrice qui a marqué l’industrie du jeu vidéo et du cinéma d’animation : Yoko Shimomura.

15. Yoko Shimomura – Kingdom Hearts Unforgettable  (2002, Japon)

Yoko Shimomura, née en 1967 à Hyôgo, est l’une des plus célèbres compositrices de jeux vidéo au monde, passée par Capcom puis Square Enix.
On lui doit les musiques de Street Fighter II, Legend of Mana, Final Fantasy XV et surtout Kingdom Hearts, où elle mélange lyrisme orchestral, thèmes mémorables et influences pop.

Avec Kingdom Hearts, Yoko Shimomura brouille les frontières entre jeu vidéo et cinéma : ses thèmes sont aussi reconnaissables que ceux de Disney, montrant que l’innovation sonore se joue aussi sur les manettes, pas seulement en salle.

Ces nouvelles voix déplacent les codes du cinéma, des séries et du jeu vidéo.
Et leurs musiques, à leur tour, deviennent des sources d’inspiration pour d’autres femmes…

Partie IV « Inspirer »

Pour finir, on quitte un peu la fosse d’orchestre pour passer derrière le micro. Ici, ce sont des voix de femmes qui portent les récits, les hymnes, les thèmes qu’on retient en sortant de la salle. Ce sont elles qu’on entend chanter, mais derrière chaque tube, il y a aussi des enjeux de représentation, de pouvoir, et de modèles pour les générations suivantes.

Commençons avec Céline Dion et son tube emblématique du film Titanic 

16. Céline Dion – My Heart Will Go On (Titanic, 1997) 4mn40

Céline Dion, chanteuse québécoise née en 1968, devient une icône mondiale avec My Heart Will Go On, Mon cœur battra encore, thème de Titanic écrit par James Horner et Will Jennings. La chanson remporte l’Oscar de la meilleure chanson originale et devient l’un des singles les plus vendus de l’histoire, associée à l’image de Rose, survivante qui raconte sa propre histoire. My Heart Will Go On est un hymne à l’amour, mais aussi à la survie : la voix de Céline Dion porte le récit d’une héroïne qui choisit la vie et sa liberté, une figure de résilience féminine devenue universelle.

Passons maintenant à une autre icône, Adele, qui a marqué l’histoire de James Bond. »

17. Adele – Skyfall (James Bond, 2012)  4mn49 – Oscar & Golden Globe

Adele, autrice‑compositrice‑interprète britannique née en 1988, co‑écrit et interprète Skyfall avec Paul Epworth pour le film du même nom.
La chanson remporte l’Oscar, le Golden Globe et un Grammy, devenant le premier thème de James Bond à décrocher l’Oscar de la meilleure chanson originale.

Avec Skyfall, la voix grave et puissante d’Adele renverse la perspective : dans une franchise souvent critiquée pour son sexisme, c’est une femme qui raconte la chute et la vulnérabilité de Bond… et qui empoche la récompense.

Et maintenant, découvrons un hommage à l’héritage africain et à la puissance féminine avec Beyoncé. »

18. Beyoncé – Spirit (Le Roi Lion, 2019)

Beyoncé, chanteuse, autrice‑compositrice et productrice américaine née en 1981, interprète et co‑écrit Spirit pour la version live‑action du Roi Lion et pour l’album The Lion King: The Gift.
La chanson accompagne le parcours initiatique de Simba, mais s’inscrit aussi dans une démarche plus large de valorisation des cultures africaines et de la puissance féminine noire.

Avec Spirit, Beyoncé tisse un hymne à la fois spirituel et politique : la chanson célèbre les femmes noires comme piliers, mères, reines, et inscrit leur force au cœur d’un blockbuster planétaire.

Passons à une collaboration entre un compositeur indien et une chanteuse classique : A.R. Rahman et Bombay Jayashri.

19. A.R. Rahman & Bombay Jayashri – Pi’s Lullaby (Life of Pi, 2012)

Pi’s Lullaby, ou la “Berceuse de Pi”, ouvre le film L’Odyssée de Pi d’Ang Lee. La musique est signée A.R. Rahman, et la mélodie est interprétée et co‑écrite par la chanteuse classique Bombay Jayashri.
Chantée en tamoul, cette berceuse a été nommée à l’Oscar de la meilleure chanson originale, rare reconnaissance pour une chanson non anglophone dans un film hollywoodien.
La voix de Bombay Jayashri apporte une spiritualité et une douceur qui déplacent le centre du film : une autre langue, un autre imaginaire, une autre façon de raconter la consolation et la foi au cœur d’un blockbuster mondial.

Et enfin, terminons avec une compositrice qui a fait entrer une héroïne dans le panthéon des super‑héros Marvel.

20. Pinar Toprak – I’m All Fired Up (From Captain Marvel)

 

Pinar Toprak est une compositrice turco‑américaine qui marque l’histoire du cinéma en signant la musique de Captain Marvel, premier grand film Marvel centré sur une super‑héroïne et porté par une compositrice.
Sa partition mêle grand orchestre et synthés pour créer un thème puissant et lumineux, où cuivres, cordes et percussions portent l’élan d’une héroïne qui découvre peu à peu sa force.

Dans I’m All Fired Up, Je suis tout feu tout flamme , les rythmes martelés et les lignes mélodiques ascendantes traduisent une énergie combative et confiante, loin des codes “féminins” attendus, comme si la musique revendiquait elle‑même un nouveau modèle d’héroïne.

On aurait pu citer aussi Billie Eilish, autrice‑compositrice‑interprète américaine née en 2001, qui a écrit No Time To Die avec son frère Finneas à seulement 18 ans, devenant la plus jeune artiste à signer un thème pour James Bond.
La chanson remporte l’Oscar de la meilleure chanson originale et adopte une esthétique plus intime, presque murmurée, loin du grand lyrisme des thèmes précédents : elle fait entrer fragilité, rupture et doute dans l’univers ultracodé de Bond et réinvente l’archétype de la “Bond girl” pour une nouvelle génération.

De Céline Dion à Billie Eilish, de Beyoncé à Bombay Jayashri, ces voix disent l’amour, la perte, la colère, la joie. Surtout, elles occupent enfin l’espace sonore d’un cinéma qui, pendant longtemps, parlait des femmes sans les laisser parler.

Conclusion

 On arrive au terme de ce voyage, mais on a à peine entrouvert la porte. Ce soir, on a entendu quelques noms, quelques musiques, quelques parcours. Et derrière elles, il y en a des dizaines d’autres qu’on n’a pas pu passer à l’antenne, faute de temps.

On pourrait citer par exemple Laura Karpman, qui travaille sur What If…? chez Marvel et milite au sein de l’Alliance for Women Film Composers, des pionnières de l’électronique comme Suzanne Ciani, des compositrices japonaises comme Michiru Ōshima, ou encore des autrices de séries comme Lolita Ritmanis, qui prolonge le travail de Shirley Walker sur l’univers DC.
Des femmes qui écrivent pour le cinéma d’animation, les séries, le jeu vidéo, le documentaire, et dont les noms filent encore trop vite dans les rouleaux de générique.

Pendant ces deux heures, on en a mis quelques‑unes en lumière, mais on pourrait faire dix émissions comme celle‑ci sans épuiser le sujet. L’idée, c’est que la prochaine fois que vous verrez “Music by…” au générique, vous vous demandiez : “Et si, cette fois, c’était une femme ?”

Même si cette émission montre une belle diversité, les chiffres restent brutaux. Sur près de mille nominations à l’Oscar de la meilleure musique, seules une poignée concernent des femmes, et seulement quatre ont remporté un Oscar pour une partition de film : Marilyn Bergman pour Yentl, Rachel Portman pour Emma, Anne Dudley pour The Full Monty et Hildur Guðnadóttir pour Joker.
En 2017, une étude sur les cent plus gros succès au box‑office a trouvé qu’une seule compositrice était créditée sur l’ensemble des BO, et, certaines années, à peine 3 % des films les plus vus engagent une femme à la composition.

21. Morceau final : Émilie Simon – La Marche de l’Empereur (2005)

Pour finir, on revient en France avec Émilie Simon, musicienne électro‑pop née à Montpellier en 1978. Formée à la musicologie et au son, elle se fait connaître avec un premier album récompensé par une Victoire de la musique, avant que Luc Jacquet ne lui confie la bande originale de La Marche de l’Empereur.

Sa musique pour le film mêle électroniques, ondes Martenot, glockenspiel, célesta, vibraphone et sons de glace ou de pas dans la neige : une manière très poétique de faire entendre le froid, le vent, le rythme des manchots.
La BO reçoit une Victoire de la musique et une nomination au César, mais pour la version américaine du film, elle est remplacée par une musique jugée plus “classique” : preuve que même quand une femme innove, on ne lui laisse pas toujours toute la place.

Ce soir, nous avons entendu des femmes qui ont résisté, créé, innové, inspiré. Des pionnières aux nouvelles générations, leur musique nous rappelle une chose simple : le talent n’a pas de genre.

Autrement dit, ces musiciennes sont nombreuses et talentueuses, mais structurellement invisibilisées par l’industrie et par les palmarès. Celles qui n’ont pas de prix sont les mêmes qui, pendant un siècle, ont écrit dans l’ombre des génériques : leur absence au palmarès raconte surtout le sexisme des institutions, pas la qualité de leur musique..

À la semaine prochaine pour une nouvelle émission.

→ Morceau final : Émilie Simon – La Marche de l’Empereur (2005)

 

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