9 SEPT 25 FEMMES « SORCIÈRES » Remue-Méninges Féministe Radio libertaire 89.4

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Sorcières, nos aïeules insoumises. Elles furent guérisseuses, herboristes, sages-femmes. Et pourtant, elles furent brûlées, torturées, éradiquées. Cette émission propose de tisser un fil entre l’exposition Sorcières (1860–1920) : fantasmes, savoirs, liberté présentée à Pont-Aven jusqu’au 16 novembre 2025, les essais de Barbara Ehrenreich, Silvia Federici, Aurore Koechlin, Maryse Condé et Mona Chollet, et les voix oubliées de toutes celles qui ont porté, en silence ou en colère, savoirs et résistances.

« La chasse aux sorcières fut un moyen d’écraser la médecine des femmes. »

 

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À l’occasion de l’exposition Sorcières (1860-1920) : fantasmes, savoirs, liberté présentée au Musée de Pont-Aven, nous allons explorer comment les arts, surtout au XIXᵉ siècle, ont transformé la sorcière. Comment, de paria maléfique, elle est devenue peu à peu une icône de révolte, de liberté et d’émancipation.

Pour commencer, écoutons Maryse Condé dans Moi, Tituba sorcière publié en 1986 : « Es-tu une sorcière ? Oui ou non ? – Je soupirai : chacun donne à ce mot une signification différente. Chacun croit pouvoir façonner la sorcière à sa manière afin qu’elle satisfasse ses ambitions, ses rêves, ses désirs… » Alors, qu’est-ce qu’une sorcière ? Est-ce la vieille femme au nez crochu, amie des chats noirs et des chauves-souris, qui traverse la nuit sur un balai ? Ou bien la jeune enchanteresse rebelle, savante et libre, que de nombreuses féministes revendiquent aujourd’hui comme une aïeule spirituelle ?

Comme le rappelle aussi Mona Chollet dans Sorcières. La puissance invaincue des femmes paru en 2018 : « La diabolisation des femmes qualifiées de sorcières eut d’ailleurs beaucoup en commun avec l’antisémitisme… ». Ces images, à la fois racistes et sexistes, montrent combien la sorcière a été une figure de rejet social, chargée de tous les fantasmes et de toutes les peurs.

Pour comprendre la sorcière d’hier et d’aujourd’hui, nous allons suivre un parcours en cinq étapes — comme les cinq salles de l’exposition. Pour ouvrir cette exploration, écoutons Colette Magny, qui, dans les années 1970, fait de la sorcière une figure rebelle et indomptable.»

Interlude 1 : Pour commencer, écoutons Colette Magny — La Sorcière. 

Passons maintenant à la première salle : le feu des bûchers, là où la peur et la misogynie ont broyé des milliers de vies.

I. Le feu des bûchers

Au départ, la sorcière, c’est l’horreur : un féminicide de masse. Du XVe au XVIIe siècle, l’Europe a été le théâtre de vastes chasses aux sorcières. On estime entre soixante et quatre-vingt-dix mille le nombre de personnes exécutées pour sorcellerie, dont la plupart sont des femmes.

Elles sont victimes expiatoires d’un crime imaginaire, accusées au nom de la peur, de la superstition, parfois de règlements de compte… mais aussi par une misogynie bien réelle. À cette époque, des manuels comme le Malleus Maleficarum, écrit en 1486 par deux inquisiteurs dominicains, expliquent en détail comment traquer, torturer et extorquer des aveux. Cet ouvrage devient un véritable best-seller de la persécution et un manuel de référence.

On peut y lire par exemple : « Toutes les sorcelleries procèdent de la passion charnelle, qui chez les femmes est insatiable… » Ce passage glaçant illustre combien la misogynie fut institutionnalisée et mobilisée pour justifier la répression.

«Cette peur et cette haine trouvent un écho dramatique dans certains procès.

A Bamberg et de Würzburg, en Allemagne, les procès de sorcières prennent parfois des proportions effroyables. Entre 1626 et 1631, des centaines de personnes sont arrêtées et exécutées. Parmi elles, des femmes, des enfants, mais aussi des prêtres et même des notables : nul n’est épargné. 

Les bûchers se succèdent à un rythme terrifiant. Les aveux sont extorqués sous la torture, et chaque accusé, pour sauver sa vie, dénonce d’autres prétendus sorciers. C’est une spirale sans fin. Ces procès monstrueux montrent à quel point la peur et l’obsession de la pureté religieuse pouvaient broyer des communautés entières. 

Un aveu arraché sous la torture disait ceci…

« Elle a avoué, sous la question, avoir volé dans les airs chevauchant un balai, et avoir oint son corps d’une pommade diabolique. »

Ces procès terrifiants montrent à quel point l’horreur pouvait frôler l’absurde. Pour en ressentir l’ironie, écoutons Les Rita Mitsouko, qui mettent en scène la sorcière et l’inquisiteur

Interlude 2 : Les Rita Mitsouko, La Sorcière et l’inquisiteur

Mais derrière cette absurdité se cache une réalité tragique : ces femmes accusées étaient le plus souvent, des personnes pauvres, âgées, marginales… parfois sages-femmes ou guérisseuses, en somme des femmes vulnérables — ou simplement trop indépendantes pour l’ordre social de l’époque.»

Mais au XIXᵉ siècle, l’historien Jules Michelet change de perspective dans son livre La Sorcière (1862), il écrit ces mots : « Ô bienfaisante sorcière !… Esprit d’en bas, soyez béni ! ». La sorcière n’est plus une envoyée du diable, elle devient une figure positive, jeune, rebelle, en harmonie avec la nature, détentrice d’un savoir ancestral, la première insurgée contre l’oppression féodale et religieuse, une héroïne du peuple opprimé. Cette réhabilitation annonce l’écoféminisme. Ces femmes persécutées étaient aussi gardiennes de la nature et du savoir.

À l’entrée de l’exposition, deux œuvres donnent le ton. Un tableau de Gustave Moreau, intitulé Victime. On y voit une femme poignardée au flanc; Elle fixe d’un regard accusateur, comme si elle nous désignait. Est-elle coupable ou innocente ? Sorcière ou simple victime ? Un trouble nous saisit immédiatement.

Face à ce tableau, repose un exemplaire ancien du Malleus Maleficarum, daté de 1576. Il rappelle froidement que derrière l’art se cache une théorie meurtrière, qui a légitimé la torture et la mort au nom de la chasse aux sorcières.

On croise aussi des sorcières légendaires : Jeanne d’Arc, condamnée comme hérétique et sorcière et brûlée vive à Rouen en 1431. On l’accuse d’avoir pactisé avec le diable. Elle dit entendre des voix, celles de ses saintes, qui la guident. Ce procès est éminemment politique et vise à briser l’élan qu’elle a donné à la France face aux Anglais. Quelques décennies plus tard, son procès est révisé : Jeanne est réhabilitée, et, en 1920, elle est canonisée.

Jeanne n’est pas un cas isolé. D’autres figures incarnent la sorcière, entre histoire, art et littérature.

Sidonia von Bork, aristocrate allemande du XVIᵉ siècle accusée de sorcellerie, condamnée à mort et exécutée, inspire un roman gothique puis, un tableau de Burne-Jones qui la représente comme une ensorceleuse fatale.

Victor Hugo, dénonce la barbarie des exécutions dans une série de dessins où il met en scène un procès imaginaire en sorcellerie. Et dans la fiction, Esmeralda, héroïne de Notre-Dame de Paris (1831), incarne la peur de l’Autre.

Cette obsession traverse aussi l’Atlantique : en 1692, elle prend une forme dramatique à Salem, dans la Nouvelle-Angleterre puritaine.

En 1692 éclate une crise : des jeunes filles sont prises de convulsions et d’hallucinations. Faute d’explication, les médecins concluent à la sorcellerie. Sous la pression, elles désignent des coupables : Tituba, esclave venue des Caraïbes ; Sarah Good, mendiante ; Sarah Osborne, marginale. La panique se répand, les procès s’enchaînent : plus de deux cents personnes sont accusées ; dix-neuf sont pendues, une (Giles Corey) est écrasée sous des pierres, d’autress meurent en prison. Le tribunal s’appuie sur des « preuves spectrales » (visions et rêves). En 1693, les autorités mettent fin aux procès. Elle reconnaissent l’erreur judiciaire. 

Voici ce que l’on pouvait entendre dans un tribunal de Salem…

« Elle est apparue dans mes rêves, la nuit dernière ; son spectre m’a étranglée, et j’ai vu le diable à ses côtés. »

Salem devient un symbole de la peur collective et de la justice dévoyée. Arthur Miller dans (Les Sorcières de Salem, 1953) s’en inspire, et Maryse Condé, dans Moi, Tituba sorcière (1986), redonne voix à l’esclave accusée, en héroïne féministe et révoltée.

Si Salem illustre la peur collective et l’injustice en Amérique, des épisodes similaires se déroulent en Europe.

Au Pays basque espagnol, en 1610, le village de Zugarramurdi connaît l’un des procès de sorcellerie les plus célèbres. L’Inquisition instruit l’un des procès de sorcellerie les plus célèbres. Dans le village de Zugarramurdi, les rituels populaires et les danses de nuit sont interprétés comme des sabbats démoniaques. Onze personnes sont brûlées vives, d’autres emprisonnées. La peur et le contrôle des croyances locales suffisent à déclencher la machine judiciaire. 

On pouvait entendre des témoignages comme celui-ci…

« Elles se réunissent la nuit dans les champs ; elles chantent et dansent autour du feu, invoquant Satan. »

Aujourd’hui, Zugarramurdi accueille un musée des sorcières. Il raconte cette histoire tragique et deviant un lieu de mémoire et de réflexion.

Au XIXᵉ siècle, la sorcière cesse d’être seulement un monstre à abattre. Elle devient un miroir des peurs patriarcales. Figure ambiguë, séduisante et menaçante à la fois, elle concentre les fantasmes et les peurs masculines face à la femme libre. Kate Bush donne un écho moderne dans Waking the Witch, comme si l’inquisition s’infiltrait jusque dans nos rêves.

Interlude 3 : Kate Bush — Waking the Witch. 

Après ce voyage musical, entrons dans le territoire de la nuit. Après les bûchers, c’est dans l’obscurité que la sorcière trouve sa place, là où le réel et le fantastique se mêlent.

II. Les feux de la nuit

Après les bûchers, vient la nuit, le territoire rêvé des sorcières. C’est dans l’obscurité qu’on les imagine s’envoler sur un balai, rejoindre un sabbat au fond des bois, danser avec le Diable. La nuit condense les fantasmes. Elle abolit les frontières entre le réel et le surnaturel, entre le rêve et le cauchemar. Dans Macbeth, Shakespeare l’exprime : « Le clair est sombre, le sombre est clair. » Cette vision hante les artistes du XIXᵉ siècle.

A l’’exposition de Pont-Aven une salle entière est consacrée à cette nuit peuplée de sortilèges. On y découvre, par exemple, Les Lavandières de la nuit de Yan’ Dargent : trois laveuses mystérieuses, en réalité des sorcières, attirent un voyageur perdu qui paie de sa chair une erreur fatale.

Autre exemple : La Légende bretonne (1906) d’Edgard Maxence. Une magicienne à la chevelure rousse, entourée de korrigans sous une lune rouge, prédit un destin funeste. Ses pieds, semblables à des sabots de bouc, suggèrent subtilement le démon. L’ambiguïté entre l’ordinaire et le fantastique traverse la peinture et la littérature.

La figure ambiguë de la sorcière est  séduisante et inquiétante à la fois.

Pour ressentir cette atmosphère de clair-obscur nocturne, écoutons Lana Del Rey dans Season of the Witch. La nuit se fait à la fois sensuelle et troublante.

Interlude 4 : Lana Del Rey — « Season of the Witch » 

Cette ambiance prépare la rencontre avec les sorcières de Shakespeare, illustrées par Théodore Chassériau dans sa toile montrant Macbeth et Banquo confrontés aux « Sœurs du Destin ». Sous un ciel d’orage, ces vieilles femmes surgissent de la lande pour prophétiser un destin sanglant.

À la même époque, certains artistes masculins explorent des visions plus fantasques : sabbats, femmes nues sur des boucs. Rondes effrénées dans les flammes infernales. Manuel Orazi, Luis Boulanger ou Otto Greiner expriment à la fois désir masculin et peur de la femme affranchie.

En contrepoint, Winter Twilight (2023) de Kiki Smith transforme la nuit en espace de communion avec le vivant. Les femmes, animaux, végétaux et minéraux s’entrelacent dans un paysage nocturne : la sorcière n’est plus démon, mais gardienne du vivant et figure d’émancipation.

Ainsi, la nuit des sorcières raconte deux visions opposées :

  • D’un côté, le regard patriarcal projette ses cauchemars, la sorcière nocturne est anarchique et dangereuse.
  • De l’autre, une réinvention féministe en fait une figure d’émancipation. Elle puise sa force dans l’obscurité. Un territoire où naît la puissance.

Pour prolonger cette exploration musicale de la nuit et de ses pouvoirs, écoutons Florence + The Machine dans Which Witch, dont la transe pop baroque interroge : « Which witch ? » Quelle sorcière ?

Interlude 5 : Florence + The Machine — « Which Witch »

Cette énergie nous conduit dans un autre univers : celui des contes et veillées. La sorcière devient figure de l’imaginaire populaire, tapie au fond des bois, prête à surprendre et à effrayer. Passons dans la troisième sale.

III. Au coin du feu

Après la nuit des sabbats, l’exposition nous entraîne dans un autre univers : celui des contes et des veillées. Qui dit sorcière, pense aussitôt aux histoires de l’enfance, racontées à voix basse au coin du feu. Dans l’imaginaire populaire, elle est cette vieille femme tapie au fond des bois, prête à maudire ou à dévorer les héros imprudents.

Le XIXᵉ siècle fixe l’image de la sorcière dans le folklore et l’illustration. Les contes des frères Grimm ou d’Afanassiev diffusent des figures inquiétantes : la fée Carabosse, la sorcière cannibale de Hansel et Gretel, Mère Gothel ou la sorcière des mers dans La Petite Sirène. Presque toujours vieilles et isolées, leur laideur signale leur méchanceté.

En Angleterre, des illustrateurs comme Kate Greenaway ou Arthur Rackham fixent durablement ses traits, chapeau pointu, balai, tandis que la presse satirique, comme L’Assiette au beurre, les utilise pour représenter la femme « hors norme » : trop vieille, trop indépendante, trop savante. Le conte éduque et met en garde.

«Après avoir exploré la sorcière comme figure stéréotypée et redoutée, écoutons Marianne Faithfull dans Witches’ Song, où la sorcière devient sœur et compagne, une présence consolatrice au cœur de la veillée.

Interlude 6 : Marianne Faithfull — Witches’ Song.

Cette ambivalence, entre menace et aide, peur et complicité, se retrouve encore aujourd’hui dans les réécritures contemporaines, comme l’illustration de Baba Yaga par Rébecca Dautremer. L’illustratrice conserve l’aspect effrayant de la sorcière, mais lui prête aussi une fragilité presque humaine. Elle explique qu’il s’agissait pour elle de « garder l’ambiguïté… et peut-être guérir de mes cauchemars d’enfant ». Dans les contes slaves, Baba Yaga incarne cette sorcière « gardienne du seuil » : elle teste, effraie ou initie selon le courage de celui qu’elle rencontre.

Cette ambivalence se retrouve aussi dans la chanson. Anne Sylvestre et Pauline Julien, dans Une sorcière comme les autres, donnent voix à une sorcière digne d’amour et de respect :

« Je suis une sorcière… comme les autres »


Interlude 7 : Anne Sylvestre & Pauline Julien — Une sorcière comme les autres,

Enfin, un pont se dessine avec les arts victoriens. Dans sa photographie Viviane et Merlin (1874), Julia Margaret Cameron montre Viviane, assimilée à une sorcière, ensorcelant le vieux mage. Le tirage sépia, flou et vaporeux, magnifie la puissance mystérieuse de la femme tout en rappelant la morale victorienne : avertir contre le désir et la perte de pouvoir masculin.

Derrière la figure de la sorcière de conte se dessine un thème plus profond : la peur de la vieillesse et de la transmission entre femmes. Elle détient savoirs, remèdes et souvenirs. Elle devient miroir de la jeune génération. On rit parfois d’elle, comme dans Barbouillotte ou Le Déménagement de la sorcière (Jean Veber, 1906), où la sorcière devient un personnage presque comique.

Pour relier ces traditions anciennes au souffle poétique d’aujourd’hui, écoutons Claire Gimatt dans Sorcières, où sa voix réinvente le mythe en ballade mystérieuse.

Interlude 8: Claire Gimatt — Sorcières.

Cette plongée dans l’imaginaire musical nous prépare maintenant à un univers plus intense et spectaculaire : Le feu au corps, où la sorcière s’incarne dans la puissance et la fureur.

IV. Le feu au corps

Après l’exploration des contes et veillées, où la sorcière mêlait peur, humour et transmission, l’imaginaire se fait plus spectaculaire et corporel.

À l’opéra, la figure de la sorcière prend une dimension intense avec la Reine de la Nuit dans La Flûte enchantée de Mozart. Son air célèbre « Der Hölle Rache »  traduit la fureur et le pouvoir menaçant de cette autorité maternelle terrifiante. Sublime et effrayante, elle montre que la sorcière nourrit autant l’imaginaire musical que littéraire.

Mais le XIXᵉ siècle invente aussi un autre visage de la sorcière : jeune, séduisante, fatale, Salomé, Circé, les sirènes, incarnation du désir et du danger. Dans une société qui valorise la douceur, la maternité et la modestie féminine, le corps de la femme devient une arme : soit trop vieille et « inutile », soit trop belle et « dangereuse ». Cette tension entre désir et pouvoir se retrouve dans Juliette, Le Sort de Circé, où l’ironie, l’érudition et la sensualité se mêlent dans une interprétation théâtrale qui questionne : qui charme qui ?

Interlude 9 : Juliette — Le Sort de Circé.

Les arts visuels traduisent la même obsession. Félicien Rops, dans L’Incantation (1878) montre une femme nue accomplissant un rituel entourée de symboles diaboliques : la sexualité féminine devient un instrument de pouvoir et de vice.

 Quelques années plus tard, Pornokratès (1896) transpose le mythe de Circé : une femme élégante, yeux bandés, est guidée par un porc en laisse, inversant les rôles et transformant la tentatrice en dominatrice. Ici, fantasme et satire se rejoignent pour traduire l’angoisse et la fascination que suscite le corps féminin transgressif.

Gustave-Adolphe Mossa, au début du XXᵉ siècle, peuple ses toiles de femmes à la fois monstrueuses et splendides. Dans Elle ou La Sirène, elles trônent sur des charniers d’hommes ; dans La Femme chimère, des crocs ensanglantés accentuent leur rôle de prédatrices. Vampire, sphinge ou gorgone, souvent accompagnées d’un chat complice, ces sorcières concentrent toutes les contradictions projetées sur les femmes.

Mais ce sort amoureux, à la fois ensorcelant et violent, trouve aujourd’hui un écho musical Annie Lennox : I Put A Spell. Sa voix passionnée et magnétique incarne la même ambivalence que les toiles : charme et danger, attraction et domination.

Interlude 10 : Annie Lennox — I Put A Spell On You. 

Derrière ces représentations, la logique reste la même : contrôler les corps et les pouvoirs des femmes. Comme le rappellent Barbara Ehrenreich et Deirdre English, elles furent persécutées tantôt pour leur fragilité supposée, tantôt pour leur force et leur influence, toujours parce qu’elles échappaient au contrôle masculin.

Face à cette imagerie anxieuse, l’exposition propose un contrepoint contemporain. Jade Boissin, dans Une sorcière comme les autres (2024), rend hommage à la chanson d’Anne Sylvestre écrite en 1975. Ses œuvres représentent des sorcières d’aujourd’hui dans des scènes de vie quotidienne pleines d’humour et de kitsch assumé : une femme préparant une potion dans sa cuisine, une autre entourée de ses plantes vertes. Elle affirme que les sorcières sont nos voisines, nos amies, nous-mêmes. Comme le disait Anne Sylvestre : « J’étais celle qui attend, mais je peux marcher devant… » La femme n’est plus bûche, elle est feu.

Dalila Dalléas Bouzar, dans sa série Innocente (2019), peint des femmes noires nues, debout, sur fond géométrique. Elles paraissent vulnérables et invincibles à la fois. Elle affirme : « La sorcière est une construction patriarcale que je refuse. La femme est puissante, belle, responsable, mature, intelligente, profonde — source de connaissance. » Elle utilise l’image de la sorcière pour la renverser, en y intégrant le vaudou, les broderies-piqûres, et en métissant l’histoire de l’art.

Ainsi, dans cette section Le feu au corps, nous comprenons que la sorcière a longtemps servi d’écran aux fantasmes masculins et aux projections sociales. Mais en exposant ces images aux côtés de créations féministes, l’exposition souligne un enjeu central : reconquérir le corps des femmes, dans toute sa diversité. Contrôler le corps des femmes a toujours été un enjeu de pouvoir. Reprendre la figure de la sorcière, c’est reprendre son corps.

Certaines œuvres explorent cette dimension intime et personnelle. Dans The Camilla : The Witch In Me, la sorcière devient une force intérieure assumée  La sorcière en moi :

Interlude 11 ;  La Camilla — The Witch In Me 

Cette force personnelle nous conduit naturellement à la dernière étape du parcours : Le feu du savoir, où la sorcière n’est plus seulement incarnée ou sensuelle, mais savante, détentrice d’un savoir mystérieux et précieux. Comme le rappelait George Sand : « Dans la campagne, on n’est jamais savant sans être quelque peu sorcier. »

V. Le feu du savoir

Autrefois, la guérisseuse était à la fois respectée pour sa connaissance des plantes et redoutée pour sa différence. Elle détenait un savoir empirique, transmis par l’expérience, que les médecins cherchaient souvent à disqualifier.

Cette ambivalence se retrouve dans la peinture. Paul-Élie Ranson, peintre nabi, illustre une sorcière à la fois inquiétante et puissante : dans La Sorcière au chat noir (1893), elle est accroupie, entourée d’un bestiaire inquiétant ; dans Sorcières autour du feu (1891), quatre femmes nues dansent autour d’un chaudron, symbolisant l’initiation à des connaissances interdites ; enfin, La Sorcière nue au chat (1899) la montre comme prêtresse panthéiste de la Nature.

Cette réinvention se retrouve en musique contemporaine. Dans Appelle-moi sorcière, Solann transforme un mot injurieux en titre de noblesse :
« Appelle-moi sorcière »

Interlude 12 : Solann — Appelle-moi sorcière. 

De même, Evelyn De Morgan, dans La Potion d’amour (1903), montre une sorcière studieuse, entourée de livres et de fioles, baignée de lumière dorée. Elle devient alchimiste, détentrice d’un savoir bénéfique et fascinant, conciliant beauté, amour et puissance.

Paul Sérusier, avec L’Incantation ou Le Bois sacré (1891), transpose cette idée dans le monde paysan : des femmes réunies autour d’un feu sacré incarnent non pas un sabbat infernal, mais une communion mystique avec la nature, une écologie du lien face à la modernité industrielle.

La photographie rejoint cette vision. Anne Brigman, dans Soul of the Blasted Pine (vers 1912), fond des silhouettes féminines dans des arbres frappés par la foudre, comme des gardiennes de la forêt blessée.

Derrière toutes ces images, apparaît toujours la figure de la guérisseuse : sage-femme et potentielle empoisonneuse,  détentrice de remèdes et d’un pouvoir de vie et de mort. Dans les sociétés pré-scientifiques, la peur cherche un coupable : la femme instruite, libre, différente. L’effort multiséculaire pour confisquer le savoir des femmes, leur corps, leurs soins, leur sexualité, se retrouve dans la persécution ou le catalogage en sorcellerie ou en hystérie. Ainsi, le feu du savoir est la flamme la plus durable : il éclaire la mémoire, la transmission et la puissance féminine.

Barbara Ehrenreich et Deirdre English (Sorcières, sages-femmes et infirmières, 1973) montrent comment la médecine masculine et institutionnelle a marginalisé les savoirs féminins.:

« Nommer sorcière celle qui soigne, s’instruit, vit et agit autrement, c’est vouloir éliminer l’insoumission. »

Les commissaires le rappellent : l’exposition n’écrit pas une histoire « vraie » des sorcières. Elle suit l’image ambivalente et ses transformations, entre 1860 et 1920. Comment s’est forgé le mythe moderne de la sorcière, au-delà des victimes des bûchers ? Voilà ce que retrace le parcours : un symbole multiforme.

Cette idée traverse le temps et trouve un écho dans la musique actuelle. La ballade de Karliene — Witch prolonge cette revendication dans un souffle néo-folk :
« I am the witch ». Je suis la sorcière

Interlude 13 : La ballade de Karliene — Witch 

Ici, la sorcière n’est plus ennemie du savoir, mais sa gardienne, une figure de puissance et de mémoire vivante. Cette flamme, entretenue à travers les siècles, éclaire désormais la modernité et prépare le terrain pour observer la sorcière dans notre culture contemporaine.

VI. Sorcières d’aujourd’hui : de la malédiction au pouvoir

La figure de la sorcière continue d’habiter notre imaginaire collectif, particulièrement dans la culture populaire. Au cinéma, elle s’incarne dans une infinité de visages : de la méchante sorcière de Blanche-Neige de Disney (1937) à la Glinda bienveillante du Magicien d’Oz (1939), en passant par les héroïnes puissantes et ambivalentes de la saga Harry Potter. Plus récemment, des films comme The Witch de Robert Eggers (2015) en ont donné une version sombre et réaliste, renouant avec l’angoisse originelle des contes. À la télévision, des séries comme Charmed, American Horror Story : Coven ou encore Les Nouvelles Aventures de Sabrina ont contribué à installer durablement la sorcière comme une figure familière pour les jeunes générations.

La musique, classique comme populaire, a elle aussi largement puisé dans cet imaginaire. Dès le romantisme, les sorcières apparaissent dans des œuvres marquantes : la Symphonie fantastique de Berlioz (1830) et son sabbat orchestral, la Nuit sur le mont chauve de Moussorgski (1867), la Danse macabre de Saint-Saëns (1874), ou encore les sorcières de Macbeth mises en musique par Verdi (1847). L’opéra Hansel et Gretel d’Engelbert Humperdinck (1893) leur donne une présence scénique encore incontournable.

Dans la musique populaire, la sorcière devient métaphore d’indépendance et d’empowerment : de Stevie Nicks, chanteuse de Fleetwood Mac surnommée « la sorcière blanche », jusqu’aux artistes rock, pop ou métal qui célèbrent sabbats et incantations, le terme « witch » est réinvesti comme signe de puissance.

Et cette réappropriation se poursuit aujourd’hui, comme le montre l’interlude suivant :
Interlude 14 Pomme et Klô Pelgag — sorcières

Ici, la sorcière devient étendard féministe et générationnel :
« On est des sorcières »

Cette énergie musicale rejoint les autres formes de narration contemporaines. La bande dessinée et la littérature jeunesse réinventent sans cesse cette figure : drôle et maladroite dans Mortelle Adèle ou Cornebidouille, rebelle et puissante dans W.I.T.C.H., ou résolument féministe dans Les Sorcières de Brooklyn ou Hex Wives. Au Japon, le manga et l’animation prolongent cette fascination, de la tendre Kiki dans Kiki la petite sorcière de Miyazaki aux sorcières inquiétantes de Berserk.

Enfin, la science-fiction transpose la sorcière dans des univers futuristes. Chez Ursula K. Le Guin ou Marion Zimmer Bradley, elle devient télépathe ou magicienne des étoiles, gardienne de savoirs ésotériques adaptés au cosmos. Dans Dune de Frank Herbert (1965), l’ordre des Bene Gesserit reprend des codes de la sorcellerie : savoirs secrets, transmission féminine, pouvoirs psychiques. Dans l’univers des comics et du cinéma de super-héros, la Scarlet Witch de Marvel incarne une sorcière hybride, entre magie et science, concentrant peurs et fantasmes contemporains. Ces multiples incarnations, du conte au blockbuster, du concert symphonique aux mangas, de l’opéra au rock, montrent que la sorcière est une figure inépuisable. Tantôt effrayante, tantôt drôle, parfois héroïque, elle condense nos peurs et nos désirs, mais aussi nos rêves de liberté.

Silvia Federici (Caliban et la sorcière, 2004) relie les chasses à la naissance du capitalisme : « Discipliner les femmes, contrôler leur travail reproductif, structurer la main-d’œuvre : telle fut la logique des chasses. »

Aujourd’hui, la sorcière irrigue la pop culture et les spiritualités néo-païennes ; se dire « sorcière », c’est retourner l’insulte en étendard.

La culture pop s’amuse aussi de la révélation et de l’ironie, comme dans un gimmick espiègle qui célèbre la puissance cachée :

« It was Agatha all along! »
Interlude 15 ; Agatha All Along — La balade des sorcières (WandaVision). 

Cette célébration contemporaine de la sorcière, à la fois ironique et revendicative, nous conduit naturellement à la conclusion du parcours.

VII. Conclusion : marcher dans la lumière… et dans la nuit

Alors que la sorcière a traversé les siècles, des bûchers aux revendications féministes contemporaines, son image nous invite à marcher à la fois dans la lumière et dans la nuit. Elle n’est plus seulement une créature d’ombre : miroir de la société, elle reflète nos peurs, nos désirs, mais aussi nos espoirs. Mémoire des victimes d’hier et promesse des femmes d’aujourd’hui et de demain, elle incarne la résistance et la liberté.

Affranchie de toutes les dominations, la sorcière trace un chemin qu’il nous revient de suivre, de jour comme de nuit, en gardant vivante la flamme qu’elle nous transmet. Cette force se retrouve dans la musique contemporaine, où le mot « witch » devient manifeste et cri de puissance. Un mot martelé comme un slogan pop
« WITCH »
Interlude 16 : Karmina — WITCH 

Ainsi s’achève notre parcours, entre mémoire et émancipation, entre peur et pouvoir, montrant combien la figure de la sorcière reste vivante et actuelle. Elle devient une alliée pour penser la liberté féminine.

Et pour prolonger ce voyage, un dernier hommage musical qui célèbre la sorcière ailée, insaisissable et souveraine :  cette traversée, la musique célèbre cette figure libérée : « Rhiannon rings like a bell through the night. »

Interlude 17  : Stevie Nicks, avec Rhiannon,

VIII. Biographie et héritages

Pour conclure, quelques mots de biographie sur celles et ceux qui ont façonné notre vision de la sorcière.

De Jules Michelet, historien du XIXᵉ siècle qui a réhabilité la sorcière comme figure populaire et rebelle, à Mona Chollet, qui dans Sorcières. La puissance invaincue des femmes (2018) en a fait une icône féministe contemporaine.

De Maryse Condé, qui dans Moi, Tituba sorcière (1986) redonne voix à l’esclave accusée de Salem, à Silvia Federici, qui dans Caliban et la sorcière (2004) relie les chasses aux sorcières à la naissance du capitalisme moderne.

Ces biographies rappellent que la sorcière n’est pas seulement une figure de légende : elle est aussi le fruit d’écrivains, de penseurs et de militantes qui en ont fait un symbole de mémoire, de savoir et de liberté.

18 : Interlude final : Loreena McKennitt — The Mystic’s Dream 

 



 

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