8 sept 26 - Au temps de Camille Claudel : Être sculptrice à Paris - Remue Méninges féministe Radio libertaire 89.4

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Au temps de Camille Claudel : Être sculptrice à Paris

Aujourd'hui, nous plongeons au cœur de la création au féminin au tournant du XXᵉ siècle.

Depuis sa redécouverte dans les années 1980, Camille Claudel s'est imposée dans la mémoire collective. Pourtant, l'image du « génie isolé » ou de la victime tragique masque une réalité bien plus riche : Camille Claudel n'était ni une autodidacte, ni la seule femme à sculpter au tournant du XXᵉ siècle.

À travers le travail d'une vingtaine d'artistes, amies, rivales, complices d'atelier ou pionnières oubliées, cette exposition retrace l'histoire collective de ces femmes qui ont défié les préjugés pour s'emparer de la matière.

Plongeons-nous dans l'exposition « Au temps de Camille Claudel, être sculptrice à Paris », imaginée par l'historienne de l'art Anne Rivière. Partons à la rencontre de ses camarades d'atelier, amies et rivales, ces « travailleuses obscures » qui ont fait sauter les verrous d'un milieu alors férocement viril et bourgeois.

Chiffres clés : l'exposition réunit 61 sculptures, 17 sculptrices et 13 œuvres de Camille Claudel.

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Conducteur : Émission du 10 mars 2026

01 Générique : Anne Sylvestre – Frangines

Introduction

Bonjour à toutes et à tous, et bienvenue dans Remue-Méninges Féministe sur Radio Libertaire 89.4, la radio sans Dieu, ni maître, ni déesse.

Vous pouvez réécouter toutes nos émissions, chaque mardi de 12 h 30 à 14 h 30, sur Mixcloud ou sur le blogspot de Remue-Méninges Féministe.

Aujourd'hui à l'animation et à la technique : Sylvie, pour une émission placée sous le signe d'une exposition à Pont-Aven sur les sculptrices, intitulée : « Au temps de Camille Claudel : Être sculptrice à Paris ».

Aujourd'hui, nous plongeons au cœur de la création au féminin au tournant du XXᵉ siècle.

Depuis sa redécouverte dans les années 1980, Camille Claudel s'est imposée dans la mémoire collective. Pourtant, l'image du « génie isolé » ou de la victime tragique masque une réalité bien plus riche : Camille Claudel n'était ni une autodidacte, ni la seule femme à sculpter au tournant du XXᵉ siècle.

À travers le travail d'une vingtaine d'artistes, amies, rivales, complices d'atelier ou pionnières oubliées, cette exposition retrace l'histoire collective de ces femmes qui ont défié les préjugés pour s'emparer de la matière.

Plongeons-nous dans l'exposition « Au temps de Camille Claudel, être sculptrice à Paris », imaginée par l'historienne de l'art Anne Rivière. Partons à la rencontre de ses camarades d'atelier, amies et rivales, ces « travailleuses obscures » qui ont fait sauter les verrous d'un milieu alors férocement viril et bourgeois.

Chiffres clés : l'exposition réunit 61 sculptures, 17 sculptrices et 13 œuvres de Camille Claudel.

Pause musicale

02 🎵 Lili Boulanger – D'un matin de printemps
(première femme Prix de Rome en 1913)

1. L'art de la sculpture : un bastion masculin

Lorsqu'en 1881, la jeune Camille Claudel débarque à Paris à seulement 16 ans, elle intègre un monde artistique profondément verrouillé. À cette époque, devenir sculptrice relève du parcours du combattant.

Pour bien comprendre le combat de ces femmes, il faut rappeler ce qu'était la sculpture au XIXᵉ siècle. Si la peinture était déjà difficile d'accès pour les femmes, la sculpture était considérée comme le domaine viril par excellence. On prétextait la physique, la poussière, le maniement de la terre, du marbre ou du bronze.

Et puis, il y avait le coût : louer un atelier vaste, acheter des matériaux chers, rémunérer des modèles et des praticiens. Enfin, l'enseignement institutionnel leur était tout simplement interdit. L'École nationale des Beaux-Arts de Paris est restée fermée aux femmes jusqu'en 1897 !

Pire encore : l'accès complet aux ateliers ne se fera qu'en 1900. Alors, comment faire ?

Pour contourner ces règles, plusieurs stratégies émergent. La première, c'est la filière familiale. Beaucoup de sculptrices se forment à l'ombre d'un père ou d'un mari artiste.

C'est le cas de Jeanne Itasse (1866–1941), formée par son père sculpteur, de Laure Coutan-Montorgueil, ou de Marie Cazin. Née Marie Guillet à Paimbœuf en 1844 et morte en 1924, elle se forme d'abord à la peinture avant d'épouser le peintre Jean-Charles Cazin. C'est une artiste au regard engagé, qui sculpte la condition des « Oubliées » et la précarité féminine avec un naturalisme poignant.

Et puis, il y a celles qui choisissent la lutte collective. Hélène Bertaux, née à Paris en 1825 et morte en 1909, est une sculptrice reconnue sous le nom de Madame Léon Bertaux. C'est une figure majeure du féminisme artistique : en 1881, elle fonde l'Union des Femmes Peintres et Sculpteurs et va consacrer sa vie à batailler pour le droit des femmes à étudier l'art. Elle consacre une grande partie de sa vie à se battre pour l'ouverture de l'École des Beaux-Arts et des concours officiels aux femmes, un combat qui aboutira au tournant du siècle.

Dans son sillage, des femmes comme Blanche Moria, née à Paris en 1859 et morte en 1929, fille de commerçants qui s'impose fièrement sous le titre d'« artiste-statuaire ». Militante active aux côtés d'Hélène Bertaux, elle mène le combat politique pour la reconnaissance institutionnelle et le statut professionnel des créatrices.

Pause musicale

03 🎵 Nina Simone – Ain't Got No, I Got Life

2. « Une petite colonie d'étudiantes libres » — L'atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs

Faute d'accès aux institutions publiques, les jeunes artistes se tournent vers les académies privées comme l'Académie Colarossi. Pour réduire les frais, elles louent des ateliers à plusieurs.

C'est ainsi que Camille Claudel, soutenue par son père, s'installe au 117 rue Notre-Dame-des-Champs. Elle y partage un grand atelier avec d'autres pionnières, étudiantes françaises et étrangères.

On y croise notamment Jessie Lipscomb, née en Angleterre à Norwich en 1861 et morte en 1952. Formée au Royal College of Art de Londres, elle débarque à Paris à 22 ans et devient l'amie intime de Camille.

Il y a aussi Sigrid af Forselles, née en Finlande à Lammi en 1860 et morte à Florence en 1935. Issue de la noblesse finlandaise, elle a étudié à Helsinki avant de venir chercher la liberté artistique à Paris, où elle étudie dans cette bande d'amies avant de rejoindre l'atelier de Rodin. Soucieuse d'indépendance spirituelle et artistique, elle quittera plus tard Paris pour Florence pour réaliser son grand cycle monumental : Le Progrès de l'âme humaine.

Et puis la Française Madeleine Jouvray, née à Paris en 1862 et morte en 1935, qui complète ce groupe d'amies.

On y trouve aussi la Suédoise Carolina Benedicks-Bruce, ou encore les peintres Ghita Theuriet et Laetitia von Witzleben. Mathias Morhardt, le premier biographe de Claudel, décrivait cet endroit comme une « petite colonie d'étudiantes libres des Beaux-Arts ».

Imaginez l'ambiance : l'argent manque, le chauffage coûte cher et payer des modèles professionnels est un luxe accessible un jour sur deux. Qu'à cela ne tienne : elles vont poser les unes pour les autres. Claudel et Lipscomb sculptent leurs bustes réciproques, immortalisant leur amitié dans le plâtre. Sigrid af Forselles façonne le portrait de Madeleine Jouvray. Les carnets de croquis et les photos de l'époque nous montrent ces jeunes femmes rire, travailler côte à côte et mutualiser leurs loyers. L'atelier n'est plus un lieu d'isolement : il devient un laboratoire de sororité et de liberté créative.

Pause musicale
04 🎵 Björk – Anchor Song
05 🎵 Mélanie Bonis (Mel Bonis) – Femmes de légende : Desdémona
06 🎵 Suzanne Vega – Luka

3. Dans l'ombre et la lumière d'Auguste Rodin — Entre influence, collaboration et émancipation

En 1882, leur professeur Alfred Boucher, qui corrigeait les travaux du groupe de la rue Notre-Dame-des-Champs, part pour Florence et demande à Auguste Rodin de le remplacer. C'est le début d'un tournant majeur. Rodin découvre alors un noyau de jeunes femmes extrêmement déterminées.

C'est le début d'une collaboration intense. Rodin est alors submergé par de gigantesques commandes publiques comme La Porte de l'Enfer ou Les Bourgeois de Calais. Il recrute ces jeunes sculptrices comme praticiennes et assistantes. C'est un apprentissage extraordinaire : elles taillent le marbre, sculptent les mains, les pieds, les drapés. Madeleine Jouvray devient l'une des rares femmes à qui Rodin confie la taille directe de ses marbres. D'autres, comme l'Écossaise Ottilie Maclaren, deviennent de véritables disciples.

Mais l'empreinte de Rodin est puissante, presque écrasante. Comment exister à côté du maître sans se faire absorber ?

Pour s'en détacher, chacune cherche sa propre voie :

  • Madeleine Jouvray attend plus de vingt-cinq ans pour sculpter sa propre Danaïde. Là où Rodin privilégiait la sensualité et les lignes souples, Jouvray enferme son corps féminin dans une posture fœtale, recroquevillée et encastrée dans la matière, métaphore de la lutte douloureuse pour s'émanciper de l'ombre du maître.
  • Sigrid af Forselles choisit de quitter l'atelier de Rodin pour s'installer à Florence et développer un grand cycle spirituel (Le Progrès de l'âme humaine).
  • Agnès de Frumerie, née Agnès Kjellberg en Suède à Jönköping en 1869 et morte à Stockholm en 1937. Arrivée à Paris en 1892 après des études aux Beaux-Arts de Stockholm, elle collabore avec le grand céramiste Edmond Lachenal et crée La Source d'or, Les Elfes. L'émulation est si vive et la lutte pour la reconnaissance si dure que Camille Claudel, gagnée par la suspicion, accusera même à tort Agnès de Frumerie de lui avoir volé l'idée de son groupe Les Commères. Cela montre la tension permanente dans laquelle ces femmes devaient défendre l'impériale maternité de leurs œuvres.

PAUSE MUSICALE
07🎵 Cécile ChaminadeCallirhoë, suite d'orchestre op. 37
08🎵 Anne Sylvestre – Une sorcière comme les autres

4. Sculpter le symbole, le corps et la finitude — La douleur, la vieillesse et la mort

À la fin du XIXᵉ siècle, la sculpture bascule dans le Symbolisme. Il ne s'agit plus de copier le réel, mais de donner forme aux tourments de l'âme, à la douleur, au temps qui passe et à la finitude.

Les sculptrices font preuve d'une audace plastique inouïe, sans fard ni concession.

  • Camille Claudel (née à Fère-en-Tardenois en 1864 et morte à Montdevergues en 1943) frappe les esprits avec son Torse de Clotho chauve, une vision spectaculaire et cruelle du temps qui ravage les corps, ou avec le recueillement du Psaume.
  • Madeleine Jouvray interroge la dualité de la vie avec Le Livre de la vie (rire et pleurs), un véritable memento mori où les visages émergent des pages sculptées, ainsi qu'avec La Douleur.
  • Agnès de Frumerie, à travers son Vase des quatre âges de la vie, observe le corps féminin qui vieillit avec une vérité poétique.

Ces femmes refusent l'esthétisation facile : elles sculptent la vérité de la chair et la profondeur du tragique humain.

Si certaines gravitent autour de Rodin, d'autres tracent une voie féministe et sociale très directe.

C'est le cas de Blanche Moria (1859-1926). Née dans une famille de commerçants, elle s'impose jusqu'à être officiellement reconnue comme « artiste-statuaire ». Militante féministe active, elle s'engage dans l'Union des Femmes Peintres et Sculpteurs créée par Hélène Bertaux en 1881. C'est grâce au combat politique de cette Union que l'accès aux Beaux-Arts et au Prix de Rome finira par ouvrir ses portes aux femmes à la fin du siècle.

Il faut aussi citer Marie Cazin (1844-1924). Trop souvent réduite dans l'histoire de l'art au rôle d'« épouse du peintre Jean-Charles Cazin », Marie Cazin a pourtant développé une œuvre sculptée empreinte d'une profonde conscience sociale. Elle a mis au cœur de son travail la vie obscure et le travail des femmes, rendant hommage aux prolétaires et aux précaires à travers des reliefs et des bronzes d'un grand naturalisme.

Et que dire de la génération qui a suivi ? Dans les années 1910, alors que Camille Claudel est tragiquement internée en mars 1913, des sculptrices comme Jane Poupelet, Anna Bass ou Yvonne Serruys prennent la relève. Elles rejettent le lyrisme rodinien pour réinventer la représentation du corps féminin. Jane Poupelet, qui modelait pendant la Première Guerre mondiale des masques et prothèses pour les « gueules cassées », sculpte le nu avec un regard intime, direct, débarrassé du voyeurisme ou de l'idéalisation académique.

PAUSE MUSICALE
09🎵 Patti Smith – Wing
10🎵 Ethel Smyth – The March of the Women
11🎵 Joan Baez – Diamonds & Rust

5. Après Claudel, après Rodin — L'épreuve de la modernité au féminin

En 1893, Camille Claudel rompt définitivement avec Rodin. C'est l'époque de ses chefs-d'œuvre personnels comme La Vague ou L'Âge mûr. Mais isolée et usée, sa carrière s'arrête brutalement lors de son internement en 1913.

Pourtant, le flambeau ne tombe pas à terre. Une nouvelle génération de sculptrices prend la relève au début du XXᵉ siècle et invente la sculpture moderne.

Parmi elles, Jane Poupelet, née à Saint-Paul-Lizonne en Dordogne en 1874 et morte à Talence en 1932. Formée à Bordeaux puis aux Beaux-Arts de Paris, elle devient une figure incontournable de l'entre-deux-guerres, simplifiant ses figures féminines et ses animaux jusqu'à frôler l'abstraction.

On retrouve aussi Yvonne Serruys, née à Bruges en Belgique en 1873 et morte à Paris en 1953. Élève du sculpteur Albert Bartholomé, elle s'installe à Paris, se fait naturaliser française et sculpte des femmes jeunes, libres, qui jouent à Colin-Maillard ou s'abandonnent dans L'Étreinte avec une sensualité assumée.

Enfin, Anna Bass, née à Strasbourg en 1876 et morte à Paris en 1961. Graveuse et sculptrice formée à l'Académie Julian, elle observe le corps féminin dans l'intimité du quotidien avec Le Jeune Éveil, loin de toute pose académique.

Toutes les trois accomplissent un geste fondateur : elles retirent le nu féminin du regard voyeuriste ou de l'allégorie pour imposer, enfin, un regard de femme sur le corps des femmes.

PAUSE MUSICALE
12 🎵 Brigitte Fontaine - J'ai 26 ans
13 🎵 Agnes Obel – Riverside
14 🎵 Tori Amos – Cornflake Girl

6. Conclusion : Sortir de l'ombre les « travailleuses obscures »

Pour conclure cette émission, rappelons les mots de la peintre Louise Catherine Breslau, qui qualifiait ses consœurs de « travailleuses obscures », prêtes aux plus grands sacrifices pour vivre leur rêve d'art.

Pendant trop longtemps, l'histoire de l'art, écrite par des hommes, a préféré le récit du « génie individuel » ou de la « muse tragique ». L'exposition actuelle et les travaux d'historiennes comme Anne Rivière démontrent que l'art est aussi une aventure collective, faite de réseaux de solidarité, de luttes syndicales, de colocations d'ateliers et de partages de modèles.

Camille Claudel était une immense artiste, mais elle s'inscrivait dans une constellation de femmes puissantes, créatives et résilientes. Il est grand temps de citer leurs noms assez haut pour que nul ne les ignore.

En redécouvrant ces parcours, on comprend que Camille Claudel n'était pas un arbre isolé au milieu du désert, mais l'une des figures de proue d'une constellation magnifique et courageuse.

En redonnant vie à Jessie Lipscomb, Blanche Moria, Madeleine Jouvray, Jane Poupelet et tant d'autres, l'exposition Au temps de Camille Claudel – Être sculptrice à Paris nous rappelle que l'histoire de l'art s'est aussi écrite avec les mains des femmes et rend justice à toute une génération qui a sculpté la liberté au féminin.

Rappel des infos pratiques : Du samedi 27 juin au dimanche 08 novembre 2026

Musée de Pont-Aven - Pl. Julia 29930 Pont-Aven

 

Si cette émission vous a donné envie d’aller plus loin, voici quelques pistes.

Côté expositions et lieux, bien sûr, l’exposition « Au temps de Camille Claudel – Être sculptrice à Paris », au musée de Pont-Aven, jusqu’au 8 novembre 2026.
Mais aussi, à Paris, le musée Rodin, qui conserve de nombreuses œuvres de Camille Claudel et de ses contemporaines, et propose régulièrement des visites thématiques sur les femmes artistes autour de Rodin.
Enfin, le musée Bourdelle, ou encore le musée d’Orsay, où l’on peut voir des pièces de Blanche Moria, Marie Cazin, ou des sculptures de cette génération de femmes qui ont investi le nu et le corps féminin d’un regard nouveau.

Côté lectures, les travaux de l’historienne de l’art Anne Rivière sont incontournables. Elle a dirigé des ouvrages et des catalogues d’exposition qui remettent en lumière ces « travailleuses obscures » et montrent comment elles ont construit, ensemble, un espace de création au féminin.
On peut aussi citer les biographies récentes de Camille Claudel, qui insistent de plus en plus sur son réseau d’amies, de rivales et de complices d’atelier, plutôt que sur le seul mythe du génie solitaire.

Côté musique, cette émission a croisé des compositrices et des interprètes qui, chacune à leur manière, ont ouvert des brèches : Lili Boulanger, première femme Prix de Rome en 1913 ; Mélanie Bonis, qui a composé sous le nom de Mel Bonis des pièces comme Femmes de légende ; mais aussi des voix plus contemporaines, de Nina Simone à Patti Smith, de Joan Baez à Tori Amos, qui ont chanté la liberté, la douleur, la révolte et la sororité.

Et si vous voulez prolonger l’écoute, je vous conseille de (re)découvrir certains albums ou cycles qui résonnent avec ce que nous venons de traverser : des suites orchestrales de Cécile Chaminade, des titres d’Ethel Smyth, militante et compositrice, ou encore des chansons d’Anne Sylvestre, qui a si bien mis en mots et en musique des figures de femmes libres, complexes, parfois sorcières, jamais soumises.

On enchaîne maintenant avec le programme de la semaine…

Programme du Mardi 15 septembre :

Notre invitée Rachel Rita Cohen, comédienne, metteure en scène, autrice, pour son dernier livre paru aux Editions Chèvre-feuille étoilée, en 2025, « Radieuses », un recueil en dialogue écrit à quatre mains avec Patricia Ryckewaert.

Rachel Rita Cohen est née au Caire elle vit dans une maison où l’on parle l’égyptien et le français. Elle entend l’hébreu lorsque le père lit, le grec et l’italien lorsque la mère chante. Elle nait trois jours après l’incendie du Caire du 26 janvier 1952 qui va ouvrir sur une période révolutionnaire et, en 1953, sur l’abolition de la monarchie et la naissance de la République. En décembre 1956, la famille Cohen quitte l’Egypte pour la France. 

14 bis 🎵 The Most Perfect Album | Dolly Parton | 19th Amendment

Un hommage à Gloria Steinem et Dolly Parton

Un mot, avant de poursuivre, pour saluer la mémoire de deux immenses figures qui viennent de nous quitter.

Dolly Parton (1946–2026)

On pourrait croire le monde de la country américaine bien éloigné des ateliers de sculpture parisiens de 1900. Et pourtant, le combat est le même.

Tout comme Camille Claudel se battait pour imposer son nom face au système artistique des Beaux-Arts, Dolly Parton a bâti un empire dans un milieu ultra-patriarcal, en conservant la propriété intégrale de ses droits d'autrice et de compositrice. À une époque où les femmes de la country étaient cantonnées au rôle de jolies voix interprétant les chansons d'hommes, elle a exigé d'écrire, de composer, de produire. Elle a créé sa propre maison d'édition, sa propre société de production. Elle a dit non aux producteurs qui voulaient la cantonner à des rôles de femme fragile ou décorative.

Même si elle a toujours préféré le terme d'« émancipation » à celui de « féministe », elle a écrit parmi les plus grands hymnes ouvriers et antisexistes de la musique populaire. « 9 to 5 », bien sûr, dénonçant le plafond de verre et l'exploitation des femmes au travail. « Just Because I'm a Woman », attaquant frontalement le double standard moral qui juge les femmes sur leur passé sexuel. Et « 19th Amendment », qu'on vient d'entendre, qui rappelle que le droit de vote des femmes, acquis en 1920 aux États-Unis, n'était qu'une première étape dans un combat toujours inachevé.

Dolly Parton, c'est aussi une philanthrope engagée : sa Imagination Library a offert des millions de livres à des enfants défavorisés. Son aide aux communautés appalachiennes, son soutien aux victimes de catastrophes naturelles, son engagement discret mais massif pour l'éducation et la culture. Une femme du peuple qui n'a jamais oublié d'où elle venait, et qui a utilisé sa réussite pour ouvrir des portes à d'autres.

Et Gloria Steinem (1934–2025)

Gloria Steinem, elle, a passé sa vie à ouvrir des portes. Journaliste, militante, icône du féminisme américain. Fondatrice du magazine Ms. en 1972, elle a créé le premier grand média féministe aux États-Unis, un espace où les femmes pouvaient parler en leur nom propre, sans filtre masculin.

Avant Ms., Gloria Steinem s'était déjà fait connaître par des articles devenus célèbres. En 1963, elle s'était fait embaucher comme serveuse au Playboy Club de New York pour écrire un reportage sur les conditions de travail des « bunnies ». Son article, « A Bunny's Tale », avait révélé l'exploitation, le harcèlement, la précarité de ces jeunes femmes réduites à des objets sexuels. C'était déjà ça : rendre visible l'invisible, donner la parole à celles qu'on n'écoutait pas.

Dans les années 70, Gloria Steinem est devenue l'une des figures centrales du mouvement pour le droit à l'avortement. Elle a témoigné publiquement de son propre avortement, à une époque où c'était illégal et tabou. Elle a cofondé le National Women's Political Caucus pour pousser les femmes à se présenter aux élections, à prendre le pouvoir politique. Elle a lutté pour l'Equal Rights Amendment, cet amendement constitutionnel pour l'égalité des sexes qui, ironie de l'histoire, n'a toujours pas été ratifié aujourd'hui.

Gloria Steinem, c'était aussi une femme qui refusait les étiquettes trop étroites. Elle a soutenu les droits des personnes LGBTQ+, les droits des femmes victimes du système prostitutionnaire, les luttes antiracistes. Elle disait que le féminisme, c'est la croyance que les femmes sont des êtres humains à part entière. Une définition simple, radicale, qui dérangeait encore il y a peu, et qui, hélas, reste d'actualité.

Son combat a ouvert la voie à des générations entières de féministes. Des femmes qui ont pu étudier, travailler, voter, avorter, aimer librement, en partie grâce à ce qu'elle a construit. Des femmes qui, comme les sculptrices de l'exposition de Pont-Aven, ont dû se battre pour exister dans des mondes conçus sans elles.

Le lien entre les deux

Dolly Parton et Gloria Steinem ne se ressemblaient pas. L'une venait des montagnes du Tennessee, l'autre des villes du Nord-Est. L'une chantait, l'autre écrivait. L'une se disait « émancipée », l'autre se disait « féministe ». Mais toutes les deux ont passé leur vie à dire : les femmes comptent. Les femmes ont droit à la parole, au pouvoir, à la propriété de leur corps et de leur travail. Les femmes ne sont pas des muses, des accessoires, des victimes. Elles sont des créatrices, des combattantes, des leaders.

Camille Claudel, Blanche Moria, Marie Cazin, Jane Poupelet, toutes ces « travailleuses obscures » dont on a parlé aujourd'hui, auraient reconnu ce combat. Elles aussi ont dû se battre pour sculpter, pour signer, pour exister. Elles aussi ont dû inventer des solidarités, des réseaux, des espaces de liberté.

Un femmage en musique

Pour prolonger ce femmage, je vous propose d'écouter un autre titre de Dolly Parton, l'un de ses premiers manifestes féministes, sorti en 1968. « Just Because I'm a Woman ». Une chanson qui dénonce le double standard moral, ce jugement différent qu'on porte aux hommes et aux femmes quand il s'agit de sexualité, de passé, de liberté.

15🎵 Dolly Parton – Just Because I'm a Woman

Merci à toutes et à tous d'avoir été à l'écoute de Remue-Méninges Féministe sur Radio Libertaire 89.4, la radio sans Dieu, ni maître, ni déesse.

Retrouvez-nous chaque mardi de 12 h 30 à 14 h 30 pour de nouvelles émissions, de nouvelles luttes, de nouvelles mémoires à remettre en circulation.

16🎵 Dolly Parton – 9 to 5

📄 FICHES BIOGRAPHIQUES DES SCULPTRICES

1. Les pionnières & militantes

  • Hélène Bertaux (1825–1909) Sculptrice reconnue et figure majeure du féminisme artistique, elle fonde en 1881 l'Union des Femmes Peintres et Sculpteurs. Elle consacre une grande partie de sa vie à se battre pour l'ouverture de l'École des Beaux-Arts et des concours officiels aux femmes, un combat qui aboutira au tournant du siècle.
  • Blanche Moria (1859–1929) Issue d'un milieu commerçant, elle réussit à s'imposer sous le titre d'« artiste-statuaire ». Militante active aux côtés d'Hélène Bertaux, elle milite pour la reconnaissance institutionnelle et le statut professionnel des créatrices.
  • Marie Cazin (1844–1924) Peintre et sculptrice formée par son mari Jean-Charles Cazin, elle développe une œuvre empreinte d'un profond engagement social. Ses sculptures (Les Oubliées, Jeunes filles) saisissent la précarité et la condition féminine avec un naturalisme poignant.

2. La « colonie » de la rue Notre-Dame-des-Champs

  • Jessie Lipscomb (1861–1952) Sculptrice britannique formée au Royal College of Art de Londres, elle s'installe à Paris et partage l'atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs avec Camille Claudel, dont elle devient une amie très proche. Elle posera pour Claudel et sculptures croisées témoignent de leur grande complicité.
  • Sigrid af Forselles (1860–1935) Sculptrice finlandaise issue de la noblesse, elle étudie à Paris avant de travailler dans l'atelier de Rodin. Soucieuse d'indépendance spirituelle et artistique, elle quitte Paris pour Florence où elle réalise son chef-d'œuvre : un grand cycle monumental intitulé Le Progrès de l'âme humaine.
  • Madeleine Jouvray (1862–1935) Élève brillante, elle loue l'atelier collectif avec Claudel puis devient l'une des très rares praticiennes à qui Rodin confie la taille directe du marbre. Elle mettra plus de vingt ans à s'affranchir du maître, signant ensuite des œuvres symbolistes fortes et singulières (La Douleur, Le Livre de la vie).
  • Agnès de Frumerie (1869–1937) Sculptrice et céramiste suédoise installée à Paris en 1892, elle collabore notamment avec le grand céramiste Edmond Lachenal. Proche du cercle de Rodin, son travail novateur sur les objets d'art et le nu lui vaudra une grande reconnaissance, mais aussi la jalousie de Claudel qui l'accusera à tort de plagiat.

3. La génération moderne (l'après-Claudel)

  • Jane Poupelet (1874–1932) Figure clé de la sculpture de l'entre-deux-guerres, elle rompt radicalement avec le lyrisme tourmenté de Rodin. Elle privilégie des formes simplifiées, lisses et géométriques, offrant un regard novateur, sobre et dépouillé sur le corps féminin et le monde animal.
  • Yvonne Serruys (1873–1953) Sculptrice d'origine belge naturalisée française, élève d'Albert Bartholomé, elle s'illustre par ses nus féminins pleins de vie et de liberté (Colin Maillard, L'Étreinte). Son œuvre affirme une sensualité assumée et décomplexée, loin des conventions académiques.
  • Anna Bass (1876–1961) Graveuse et sculptrice, elle s'attache à représenter le corps féminin dans une intimité paisible et sans artifice (Le Jeune Éveil). Son travail sur la ligne et les volumes s'inscrit pleinement dans le renouveau classique et moderne du début du XXᵉ siècle.

 



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