14 av 26 - Cartographes et voyageuses du savoir - Remue Méninges féministe Radio libertaire 89.4

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Cartographes et voyageuses du savoir

Qui dessine le monde et qui a le droit de laisser son nom sur la carte ? Entre récits historiques et escales musicales, nous explorerons comment la cartographie a longtemps été un outil de pouvoir et d’exclusion, de la Chine impériale aux luttes féministes contemporaines. Une traversée de deux heures pour redécouvrir celles qui, dans l’ombre, ont observé, mesuré et décrit notre Terre pour mieux se l’approprier.

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Aujourd'hui une émission placée sous le signe des cartes. Pas celles que l’on plie dans sa poche, mais celles qui racontent des histoires de pouvoir, de privilèges, d’exclusions. Les cartes ne sont jamais neutres. Elles reflètent qui a le droit de nommer les lieux, de laisser son empreinte sur le monde.

Alors, qui dessine le monde ?
C’est la question que nous allons explorer aujourd’hui, en partant sur les traces des femmes qui ont cartographié le ciel, la terre, la mer, la ville… souvent sans que leurs noms apparaissent sur les cartes.

Imaginez une carte du monde. Une de ces grandes mappemondes anciennes, ou même une carte Google d’aujourd’hui. Regardez bien les noms qui y figurent : continents, océans, villes, rues… La plupart sont des noms d’hommes. Explorateurs, rois, scientifiques, généraux qui ont "découvert", "conquis", "nommé".

Mais regardez de plus près. Cette carte est incomplète. Elle ment par omission. Depuis toujours, des femmes ont observé le ciel, mesuré les terres, traversé les océans, dessiné les villes. Elles ont cartographié le temps, le vivant, les savoirs, les luttes. Elles ont tracé des lignes, collecté des données, écrit des récits. Elles ont dessiné le monde.

Pourtant, leurs noms ont disparu. Leurs gestes ont été effacés. Leurs cartes, signées par d’autres.

Aujourd’hui, nous partons à leur rencontre. De la Chine impériale aux laboratoires océanographiques, des manuscrits médiévaux aux cartes numériques des violences urbaines, nous suivons leurs pas, leurs histoires oubliées ou redécouvertes, toujours fascinantes.

Car cartographier, ce n’est pas seulement tracer des frontières ou des routes. C’est décider qui compte, qui existe, qui laisse son empreinte. Un acte de pouvoir… et parfois de résistance.

Qui sont ces femmes ? Comment ont-elles tracé leurs routes malgré les obstacles ? Que nous apprennent-elles sur le regard d’aujourd’hui ?

Prêts et prêtes à lever les yeux vers le ciel, fouler les terres inconnues, plonger dans les profondeurs, arpenter les villes avec elles ?
Embarquons ! Notre voyage commence maintenant.


Tan Dun – Nu Shu the Secret Songs of Women 


Ces chants secrets des femmes ou Nu Shu que nous venons d’entendre sont comme des cartes tracées à l’abri des regards. Ils nous rappellent que l’histoire des femmes est souvent une histoire de résistance et d’invisibilité. Et c’est justement ce que nous allons explorer aujourd’hui, en commençant par celles qui ont dessiné le ciel et le temps : les premières cartographes du temps et  des astres.

Ciel et temps : les premières cartographes du temps et des astres

Pour commencer cette traversée féministe, levons les yeux vers le ciel…
Et regardons qui, pendant des siècles, a dessiné notre rapport au temps, aux astres, aux directions. Avant même de tracer des cartes sur le papier, il a fallu apprendre à lire le ciel, à compter les jours, à mesurer les saisons. Et là aussi, des femmes ont joué un rôle essentiel, souvent oublié, souvent effacé.

Commençons en Chine, il y a presque deux mille ans, au Ier et IIe siècle de notre ère. À la cour impériale des Han, une femme se distingue par son savoir et son influence : Ban Zhao. Elle vient d’une grande famille de lettrés. Son père, Ban Biao, et son frère, Ban Gu, ont travaillé à une immense histoire officielle de la dynastie Han. À la mort de son frère, c’est elle qui reprend le manuscrit et achève le Livre des Han, qui retrace l’histoire d’un empire.

Mais Ban Zhao ne fait pas qu’écrire l’histoire. Elle supervise aussi des volumes de chronologie et participe au traité d’astronomie, au cœur des calculs calendaires impériaux. À cette époque, établir un calendrier précis, c’est vital : pour l’agriculture, les impôts, les rituels, et pour montrer que l’empereur est en accord avec le ciel. Ban Zhao corrige, explique, enseigne. Elle devient même préceptrice au palais, formant l’impératrice et les dames de la cour aux classiques… et aux sciences du ciel.

Dans un monde où les femmes n’ont presque jamais voix au chapitre politique, Ban Zhao trace une autre forme de carte : une carte du temps. Le calendrier, les cycles des astres, l’histoire des dynasties… peuvent aussi être racontés par une femme. Dans ses Préceptes pour les femmes, elle défend l’idée d’instruire les filles, affirmant que l’éducation est nécessaire autant pour elles que pour les garçons. Femme de son temps, elle glisse pourtant une critique discrète mais ferme contre l’ignorance imposée aux femmes. Elle écrit :
« Si les filles restent dans l’ignorance, ce n’est pas parce qu’elles sont incapables d’apprendre, mais parce qu’on ne leur en donne pas la possibilité. »

Ban Zhao, c’est une femme qui, sans quitter vraiment le palais, a cartographié le temps et l’ordre du monde. Une voyageuse immobile, mais essentielle.



 Flowing Water (Gao Hong, guqin) 


Quittons maintenant la Chine impériale pour le monde arabo-musulman, où une autre femme, Mariam al-Astrolabiya, va marquer l’histoire des cartes du ciel.

Au Xe siècle, à Alep, en plein âge d’or islamique : on traduit les textes grecs, on invente de nouveaux outils mathématiques, on perfectionne les instruments d’astronomie. Là, une autre silhouette de femme apparaît, presque en filigrane : MariamV al-Astrolabiya une stronome.

Mariam est la fille d’un artisan spécialisé dans la fabrication des astrolabes. L’astrolabe, c’est un disque de métal gravé qui permet de mesurer la position des étoiles, de connaître l’heure, d’orienter les voyageurs, de calculer la direction de La Mecque : une carte du ciel que l’on tient dans la main. Elle apprend ce métier exigeant : découpe du métal, calcul des angles, gravure des constellations, ajustement des plaques, qui demandent des compétences fines en mathématiques, astronomie et métallurgie de précision.

Son talent est tel qu’elle est engagée par l’émir Sayf al-Dawla à Alep. Imaginez la scène : dans un atelier de la cité, une femme fabrique des instruments qui servent à des savants, des voyageurs, des navigateurs, contribuant à améliorer la navigation et les techniques de mesure du temps. De Mariam, nous n’avons que quelques lignes : pas de traité signé, pas de portrait officiel, seulement la mention de ses astrolabes réputés. Mais son existence suffit à renverser un cliché : oui, au Xe siècle, dans le monde arabo-musulman, une femme pouvait maîtriser les instruments les plus sophistiqués pour lire le ciel et guider les routes.

Ban Zhao et Mariam al-Astrolabiya… Deux femmes, deux mondes, près de mille ans les séparent. Et pourtant, un même geste : tenter de mettre de l’ordre dans l’espace et dans le temps. Cartographier le monde, alors même que leur propre place dans ce monde reste fragile, précaire, souvent effacée.


 Lamma Bada Yatathanna – Amina Bensouda


Après le ciel et le calendrier, la Terre et voyages : cartes symboliques, cité rêvée, monde parcouru

  Cartographier, ce n’est pas seulement mesurer des distances : c’est aussi représenter le monde, le cosmos, la place des êtres humains, parfois avec des cartes très concrètes, parfois avec des images symboliques et des villes imaginaires.

Au XIIe siècle, dans les monastères d’Europe, des femmes dessinent déjà le monde à leur manière. Hildegarde de Bingen, abbesse bénédictine, compose de grands schémas cosmiques dans ses livres de visions, comme le Scivias ou le Livre des œuvres divines. Elle y représente l’univers comme un œuf ou une sphère, l’homme inscrit au cœur du cosmos, dans un jeu de cercles, de couleurs et de forces qui relient le macrocosme et le microcosme. Ce ne sont pas des cartes pour voyageurs, mais de véritables cartes théologiques du monde créé : une manière de dire comment tout s’ordonne, du ciel jusqu’à l’être humain.


 Hildegard von Bingen : Improvisation sur "O quam mirabilis" 


Hildegard von Bingen n’est pas la seule à avoir dessiné des cartes du monde invisible…

À la même époque, une autre abbesse, Herrade de Landsberg, dirige le couvent de Hohenbourg, au mont Sainte-Odile, et supervise la réalisation d’un manuscrit extraordinaire : l’Hortus Deliciarum, le "Jardin des délices". C’est une encyclopédie chrétienne illustrée, la première connue écrite et coordonnée par une femme, qui rassemble textes, images, schémas du monde, zodiaque, cartes symboliques, diagrammes reliant Dieu, la Terre et l’histoire humaine. Herrade insiste sur l’exactitude des images : rose des vents, figures du monde sous forme humaine, liens entre les éléments et le corps. Là encore, on ne trace pas des frontières politiques, mais on dessine une vision d’ensemble du monde : qui le structure, qui le sauve, qui y trouve sa place.

Ces "cartes" d’Hildegarde et d’Herrade sont spirituelles, encyclopédiques. Elles ne servent pas à se repérer sur les routes, mais à se repérer dans l’univers : où est l’homme, où est Dieu, comment tout cela tient ensemble. C’est une autre façon, profondément médiévale, de cartographier le réel.


 Hildegard von Bingen – Ordo virtutum 


Les femmes du Moyen Âge ont tracé bien plus que des cartes géographiques.

Dans de nombreux monastères médiévaux, des femmes issues de familles nobles participent à la copie et à l’illustration de manuscrits qui contiennent des mappemondes et des cartes symboliques. Certaines enlumineuses dessinent des terres, des fleuves, des villes dans des bibles ou des atlas religieux, sans jamais être créditées, mais leur travail façonne pourtant la manière dont les communautés se représentent le monde.

D’autres femmes interviennent comme scribes ou traductrices de textes géographiques arabes, grecs ou latins, contribuant à la circulation des savoirs cartographiques en Europe. Dans les royaumes ibériques notamment, des couvents féminins conservent, copient et financent des manuscrits scientifiques qui auraient pu disparaître sans leur soutien discret.

Parmi ces silhouettes souvent anonymes, certaines laissent quand même filtrer un nom. Des nobles comme Constance de Castille financent la traduction et la copie de manuscrits scientifiques et géographiques de l’arabe vers le latin, permettant leur diffusion dans les milieux lettrés chrétiens. Sans ces mécènes, une partie des cartes et des traités de géographie qui circulent ensuite dans les universités et les chancelleries n’auraient tout simplement pas été préservés. Des princesses espagnoles ou italiennes soutiennent aussi des expéditions maritimes au XVe siècle : elles n’apparaissent pas sur les cartes, mais leur argent rend ces voyages, et donc ces cartes, possibles.


Florence B. Price "Adoration" | Nova Orchester Wien | William Garfield Walker 


Cette ‘Adoration’, nous rappelle que l’histoire est aussi faite de ces voix et de ces mains qui, sans toujours laisser leur nom, ont façonné le monde. Et parmi ces voix, il en est une qui, quelques siècles plus tard, a osé prendre la plume pour tracer une cité où les femmes auraient enfin leur place…

En effet, à la toute fin du Moyen Âge, à Paris, au début du XVe siècle, une femme veuve et mère de famille prend la plume pour gagner sa vie : Christine de Pizan.

Elle écrit des poèmes, des traités, des textes politiques, et surtout un livre unique : Le Livre de la Cité des dames. Elle y imagine une ville symbolique entièrement habitée par des femmes. Philosophes, reines, savantes, artistes : elle les installe sur les remparts, sur les places, dans les rues. Elle trace une carte mentale où les femmes ne sont plus des silhouettes anonymes, mais des bâtisseuses de la cité.

À une époque où les universités sont fermées aux femmes, Christine ne peut pas signer d’atlas ni dresser de cartes géographiques. Alors elle cartographie autrement : elle dessine un espace imaginaire qui affirme "Nous avons une place, une histoire, des droits." Sa Cité des dames est une carte politique et symbolique : un territoire de papier pour rendre visibles celles que les chroniques officielles oublient.

« Je veux montrer que les femmes ne sont pas des créatures défectueuses, mais capables de raison, de courage et de vertu autant que les hommes. »


 La Rotta - une danse médiévale


 La Cité des Dames, nous rappelle que les femmes ont aussi imaginé des espaces où elles pouvaient exister pleinement. Mais au XVIIIe siècle, une autre aventure commence : celle de Jeanne Baret, qui va parcourir le monde... en secret.

En effet au XVIIIe siècle, changement total d’ambiance. On quitte les manuscrits enluminés pour embarquer sur un navire de la Marine royale. C’est l’époque des grandes expéditions autour du globe. À bord du voyage de Bougainville, un homme attire l’attention : le botaniste Philibert Commerson. Avec lui, voyage son "valet". Ce valet s’appelle en réalité Jeanne Baret. C’est une femme.

Les règlements interdisent aux femmes d’embarquer sur les navires de la Marine royale. Jeanne se travestit en homme pour monter à bord. Pendant le tour du monde, elle collecte des milliers d’échantillons de plantes, explore des rivages inconnus des Européens, observe, note, classe. Elle participe à une immense cartographie du vivant, mais ni les cartes officielles ni les journaux de bord ne portent son nom : ils retiennent surtout celui de Commerson, de Bougainville, des officiers.

Longtemps, son rôle a été minimisé : on la décrit comme servante, compagne, presque anecdote. En réalité, sans elle, une part des collections botaniques de l’expédition n’aurait pas vu le jour. Jeanne Baret est la première femme connue à avoir accompli un tour du monde, tout en restant invisible sur les cartes de son époque.

« Je n’ai pas parcouru le monde pour qu’on oublie mon nom au détour d’une page de journal de bord. »


 J. S. Bach - Bourrée BWV 996 - Evangelina Mascardi, baroque lute 


 Jeanne Baret a tracé sa route à travers le monde bien avant que les cartes ne portent son nom. Mais son aventure n’est qu’un début…

Et tandis que certaines femmes arpentent la planète, d’autres, au siècle suivant, vont cartographier le monde par les équations et les expériences.

Émilie du Châtelet, mathématicienne et physicienne française, joue un rôle clé dans la diffusion de la pensée de Newton en Europe, en traduisant et en commentant les Principia et en refaisant elle-même les calculs. Ses travaux, souvent publiés sous le nom ou avec la caution de Voltaire et d’autres savants, ont longtemps été minimisés ou attribués aux hommes de son entourage, alors qu’elle participe pleinement à la grande "mise en carte" scientifique du monde, entre gravitation, astronomie et géométrie de la Terre.

« Je suis née avec un goût insatiable pour la vérité ; ce goût ne connaît ni sexe, ni rang, ni privilège. »

Au XIXe siècle, Mary Somerville relie astronomie, physique, géographie dans des ouvrages de référence qui influencent explorateurs et cartographes. Par ses livres, elle offre aux femmes un accès indirect aux grandes découvertes.

« On m’a souvent demandé comment une femme pouvait se consacrer aux sciences. Je réponds : comment pourrait-elle s’en passer, lorsqu’elle a de l’esprit et de la curiosité ? »

Cette question – 'comment une femme pourrait-elle se passer des sciences ?' – résonne comme un écho à travers les siècles. Elle nous rappelle que la curiosité n’a pas de genre, et que le savoir, comme la musique, transcende les frontières. Pour célébrer cette soif de connaissance et ces voix qui ont osé défier les conventions, écoutons 'La Llorona' de Chavela Vargas. Une chanson qui, comme les vies de ces femmes, mêle force et vulnérabilité, colère et passion, et qui nous parle de ces larmes trop souvent ignorées par l’Histoire.


  Chavela Vargas – La Llorona 

Chavela Vargas nous rappelle que l’histoire est aussi faite de ces femmes qui ont refusé de se taire, qui ont tracé leur chemin malgré les obstacles. Leurs cartes ne sont pas toujours dessinées sur du parchemin ou gravées dans le marbre. Parfois, elles prennent la forme d’un livre, d’une cité imaginaire, d’un herbier, ou même… d’une chanson.

Avec Hildegarde de Bingen et Herrade de Landsberg, nous avons vu des femmes dessiner des cartes du cosmos et du savoir : des diagrammes du monde, du ciel, de la place de l’homme et de Dieu. Avec Christine de Pizan, une ville imaginaire donne enfin un lieu aux femmes dans l’espace symbolique. Avec Jeanne Baret, une femme traverse réellement le globe, au prix d’un travestissement, pour contribuer à la découverte de nouveaux territoires.

Entre cosmos dessiné, cité rêvée et planète parcourue, une même question revient : si les femmes ne signent pas les cartes, qu’elles soient spirituelles, politiques ou géographiques, est-ce qu’elles existent vraiment aux yeux de l’histoire ?

Cette question, comme une mélodie obsédante, résonne à travers les siècles. Elle nous rappelle que l’histoire a souvent été écrite par celles et ceux qui détenaient le pouvoir… et les plumes. Mais les femmes, même absentes des cartes officielles, ont laissé des traces ailleurs : dans les équations, les livres, les partitions, les récits oraux.

Le Caprice à la boléro de Clara Wieck-Schumann, une compositrice dont le génie a longtemps été éclipsé par celui de son époux, Robert Schumann. Une pièce où la rigueur presque mathématique le dispute à la passion, comme pour nous rappeler que les femmes ont toujours su allier précision et audace.


Clara Wieck-Schumann, 4 Pièces caractéristiques op. 5 - II. Caprice à la boléro 


Même quand on ne les voit pas, les femmes ont toujours été là. Elles ont calculé, observé, écrit, enseigné… et parfois, comme Clara Schumann, composé des œuvres qui ont marqué leur temps. Leur héritage ne se trouve pas toujours sur les cartes, mais il est bien réel.

Et si certaines, comme Hildegarde ou Christine de Pizan, ont dessiné des mondes imaginaires ou spirituels, d’autres, comme Mary Somerville, ont choisi de cartographier le monde tel qu’il est : avec des chiffres, des lois physiques, et une détermination sans faille.

Au XIXᵉ siècle, Mary Somerville, mathématicienne et astronome écossaise, publie On the Connexion of the Physical Sciences, puis un grand traité de géographie physique. Ses synthèses relient astronomie, physique, météorologie, géographie et aides à la navigation, et deviennent des références majeures pour les savants et les explorateurs. Par ses livres, elle offre aux femmes un accès indirect aux grandes découvertes et influe sur la manière dont on « lit » la Terre et le ciel.

En reliant les sciences entre elles, Mary Somerville a redessiné les contours du savoir. Elle a montré que les femmes pouvaient non seulement comprendre le monde, mais aussi en écrire les lois. Et si elle a ouvert des portes, d’autres femmes, dans d’autres domaines, ont dû les enfoncer pour imposer leur présence.

Aretha Franklin : Respect. Une chanson qui, comme le travail de Mary Somerville, exige qu’on écoute, qu’on reconnaisse, et qu’on accorde enfin aux femmes la place qu’elles méritent.


 Aretha Franklin – Respect


 Le savoir, comme la dignité, ne se mendie pas, il se conquiert. Mary Somerville l’a fait par les équations et les traités scientifiques. Mais la conquête du monde invisible ne se limite pas aux étoiles et aux lois physiques. Il est des territoires bien plus mystérieux, bien plus profonds, où d’autres femmes ont dû lutter pour faire émerger ce que personne ne voyait encore.

Bloc 3 – Mer et profondeurs : dessiner l’invisible

Après les manuscrits enluminés et les tours du monde, plongeons dans un territoire longtemps invisible : les fonds marins. Pendant des siècles, les cartes se sont contentées de dessiner les côtes, les ports, quelques lignes pour les routes de navigation. Sous la surface, c’était du blanc, du vide, du terra incognita. Là aussi, des femmes vont jouer un rôle clé pour faire apparaître ce qu’on ne voyait pas.

Nous sommes au XXe siècle, aux États-Unis. Marie Tharp, géologue et cartographe, travaille à l’Observatoire Lamont, près de New York. Dans les années 1950, elle reçoit des colonnes de chiffres : des mesures de profondeur prises par des navires qui sillonnent l’Atlantique. Interdite de bord parce qu’on considère encore qu’une femme porte malheur sur un bateau de recherche, elle reste à terre… et transforme ces chiffres en cartes.

Trait après trait, profil après profil, elle dessine le relief du fond de l’océan. Et là, surprise : au milieu de l’Atlantique, apparaît une immense chaîne de montagnes, creusée d’une vallée centrale continue. Une dorsale, avec un rift, qui semble séparer le plancher océanique en deux. Ce que Marie a sous les yeux, c’est la preuve visuelle de la tectonique des plaques en action.

Quand elle montre ses premières cartes, certains collègues balayent son interprétation : "trop fantaisiste", de la "girl talk", des "dessins de fille" qui ressemblent trop aux théories hérétiques de la dérive des continents. Mais les données s’accumulent, les profils se confirment, les campagnes en mer et même les films de Cousteau finissent par corroborer l’existence de cette vallée au milieu de la dorsale. Peu à peu, la communauté scientifique doit l’admettre : ce que cette femme a dessiné à partir de colonnes de chiffres, c’est l’ossature invisible des océans.

« On disait que c’était du “girl talk”. Pourtant, les chiffres ne mentaient pas : la vallée était là, sous l’Atlantique, qu’on le veuille ou non. »

Marie Tharp donne littéralement un visage au fond des mers. Elle remplit un vide cartographique d’un paysage de montagnes, de failles, de plaines abyssales. Pourtant, pendant longtemps, son nom reste derrière celui de ses collègues masculins, Bruce Heezen en particulier, sur les grandes cartes publiées. Encore une fois : les hommes signent, la femme fait apparaître le monde.


 Aquarium – Camille Saint-Saëns (quatuor féminin) 


Marie Tharp a ouvert une porte sur un univers inconnu. Mais si elle a dessiné les contours des abysses depuis son bureau, une autre femme a décidé d’y plonger pour en explorer les secrets par elle-même… Sylvia Earle

En effet, quelques années plus tard, une autre femme refuse de rester à terre. Sylvia Earle, océanographe américaine, décide d’aller voir elle-même ce que cachent ces cartes. Elle plonge, pilote des submersibles, bat des records de profondeur – jusqu’à plus de 300 mètres dans une combinaison expérimentale à la fin des années 1970. Elle devient l’une des grandes figures de l’exploration des océans et la première femme à diriger la NOAA, l’agence océanique américaine.

Sylvia Earle n’est pas cartographe au sens classique : elle ne trace pas de cartes topographiques comme Marie Tharp. Mais elle explore, décrit, filme les écosystèmes sous-marins. Forêts de kelp, récifs coralliens, mangroves, plaines abyssales : ses missions et son programme Mission Blue visent à identifier des "Hope Spots", des zones à protéger en priorité. Elle "cartographie" un autre type d’espace : celui de la fragilité du vivant et des interconnexions vitales de la planète.

Quand elle parle de l’océan, elle répète que "sans bleu, pas de vert, et sans vert, pas de nous" : si l’on efface ces zones des cartes de la protection, c’est toute la carte de la vie qui se défait. Dessiner le monde, ce n’est plus seulement écrire des noms de pays, c’est comprendre les courants, les zones de reproduction, les endroits où la vie tient encore.


14   Aurora – Running With The Wolves – 3mn38


Marie Tharp et Sylvia Earle l’ont compris très tôt : les cartes ne sont jamais neutres, elles peuvent éclairer, protéger, sauver des vies… ou au contraire condamner des espèces entières à disparaître. Elles nous rappellent que dessiner le monde, c’est aussi choisir le monde que l’on veut laisser aux générations futures.

Marie Tharp fait surgir des montagnes et une vallée au fond de l’Atlantique à partir de simples colonnes de chiffres. Sylvia Earle, elle, plonge pour raconter ces paysages sous-marins et alerter sur leur destruction. Deux façons, encore, pour des femmes de dessiner l’invisible : l’une avec des crayons et des données, l’autre avec des plongées et des récits.

Toutes deux nous montrent que ce qu’on ne voit pas – les abysses, les courants, les écosystèmes – est souvent ce qui tient le monde en place. Tant que certaines voix restent au fond, dans l’ombre, nos cartes, elles aussi, restent incomplètes.


15   Nadia Boulanger – Duo pour violon et piano – 8mn45


Nadia Boulanger, pédagogue exceptionnelle, a formé des générations de musiciens, souvent des hommes, tout en restant elle-même dans l’ombre. Son duo pour violon et piano, comme son enseignement, nous rappelle que les femmes ont souvent été les architectes invisibles de la culture et du savoir. Et cette invisibilité, nous la retrouvons aussi dans nos villes, où les femmes ont façonné les espaces sans toujours en être les autrices reconnues.

Bloc 4 – Villes, données et luttes féministes : cartographier l’espace urbain

Après avoir exploré le ciel, la terre et les profondeurs des océans, il reste un territoire à questionner : celui que nous arpentons chaque jour. La ville. Les trottoirs, les parcs, les places, les transports… Des espaces qui paraissent familiers, mais qui sont en réalité le résultat de choix, de normes, de cartes dessinées par certains, pour certains. Alors posons une question simple : qui a le droit de dessiner la ville ? Qui décide où l’on marche, où l’on s’arrête, où l’on se sent en sécurité ?


4.1 Les géographes féministes : qui a le droit à la ville ?

À partir des années 1980, des chercheuses comme Mona Domosh, aux États-Unis, ou Sophie Body-Gendrot, en France, commencent à poser des questions qui vont tout bouleverser.

Pourquoi les femmes évitent-elles certains quartiers la nuit ? Pourquoi les bancs publics, les stations de métro ou les parcs sont-ils si mal adaptés à celles et ceux qui poussent une poussette, un fauteuil roulant, ou qui portent des courses ? Pourquoi les statistiques sur le harcèlement, les agressions, les accidents ne figurent-elles jamais sur nos plans de ville ?

Ces géographes féministes montrent que la ville n’est pas neutre. Elle est dessinée, aménagée, nommée en fonction de ceux qui ont historiquement occupé l’espace public : des hommes, valides, souvent motorisés. Elles parlent d’urbanisme genré, de droit à la ville, et font apparaître d’autres cartes : cartes des trajets nocturnes, cartes des zones d’insécurité, cartes des lieux où les femmes se sentent exclues. Pour la première fois, on voit ce que les plans officiels ne montrent jamais.

Mona Domosh, par exemple, a contribué à une véritable historiographie féministe de la géographie, en montrant comment l’espace domestique et urbain reproduit les rapports de pouvoir. Sophie Body-Gendrot, elle, a travaillé sur les violences urbaines et l’irruption de "nouveaux acteurs" dans la ville, analysant comment certaines populations – notamment les femmes et les minorités – sont plus exposées aux risques et moins prises en compte par les politiques publiques. Leurs travaux ouvrent une nouvelle façon de voir : la carte n’est pas un simple outil technique, c’est un miroir des inégalités.


 Clara Luciani – La grenade 


 L’espace urbain n’est pas neutre. Et c’est justement ce que les géographes féministes comme Mona Domosh ou Sophie Body-Gendrot ont mis en lumière : la ville est un miroir des inégalités. Mais comment rendre visibles ces injustices ? C’est ce que nous allons voir avec les cartes du harcèlement de rue.

4.2 Cartographier les violences : des données pour agir

Dans la foulée, des collectifs, des associations, des militantes s’emparent de la cartographie numérique pour transformer les témoignages en cartes. Des plateformes comme SafeCity, en Inde, permettent aux femmes de signaler anonymement les lieux de harcèlement de rue : un incident isolé devient un point, puis une constellation, puis un argument politique impossible à ignorer.

SafeCity, lancée par le Red Dot Foundation, recueille depuis des années des milliers de témoignages dans plusieurs villes d’Inde, mais aussi au Népal ou au Kenya. Les données servent à identifier les "hotspots" de harcèlement – rues mal éclairées, arrêts de bus, parkings – et à demander plus de patrouilles, plus de lumière, plus de protection. D’autres applications comme My Safetipin ou Himmat fonctionnent sur le même principe : la carte participative devient un outil de pression sur les autorités.

En France, des initiatives associatives et des baromètres publics sur le harcèlement de rue commencent à cartographier les zones à risque grâce aux signalements des citoyennes. Ces cartes ne sont pas faites pour faire peur, mais pour prouver ce que les femmes disent depuis longtemps : l’espace public n’est pas neutre, l’insécurité n’est pas un accident, elle est structurée. Et une fois qu’elle apparaît sur la carte, il devient plus difficile de fermer les yeux.


 Angèle – Balance ton quoi 


Après Balance ton quoi d’Angèle, on entend bien cette colère qui traverse les siècles : celle de devoir sans cesse prouver ce que les femmes vivent au quotidien.

Cette colère, on la retrouve chez les militantes qui cartographient aujourd’hui le harcèlement de rue… mais aussi chez une femme du XIXe siècle, qu’on n’attend pas forcément sur ce terrain : Florence Nightingale. Elle a très vite compris qu’on peut utiliser les chiffres et les cartes pour rendre l’injustice impossible à ignorer.

Florence Nightingale est connue comme infirmière, mais elle est aussi une pionnière des graphiques statistiques. Pendant la guerre de Crimée, elle collecte des données sur les causes de mortalité et conçoit des diagrammes – dont le fameux polar area diagram – ainsi que des cartes sanitaires qui rendent visibles les ravages des maladies évitables. Ses visualisations, à la fois rigoureuses et très lisibles, finissent par convaincre le gouvernement britannique de réformer l’hygiène dans les hôpitaux : des chiffres bien mis en forme, des cartes bien dessinées, deviennent des armes de réforme sociale.

« Les chiffres parlent quand on les met en ordre. Mon devoir était de les faire parler pour celles et ceux qui n’avaient pas de voix. » Cette phrase résume le fil rouge qui relie Florence Nightingale aux cartes du harcèlement de rue : la cartographie des données ne sert plus seulement à décrire le monde, mais à le transformer.

Les chiffres parlent, oui, mais seulement quand on leur donne la parole. Florence Nightingale l’a compris il y a près de deux siècles, et aujourd’hui, des femmes aux quatre coins du monde continuent de le rappeler : les données ne sont pas neutres, elles peuvent être des armes de justice… ou des outils d’oppression. Pour célébrer cette lutte pour une science féministe et décolonisée, écoutons Canción sin miedo de Vivir Quintana, devenue un hymne féministe contre les féminicides et les violences faites aux femmes : une chanson qui, comme les cartes militantes, refuse la peur et exige la vérité, transformant les chiffres en cris de révolte et les silences en cartes de résistance.


Vivir Quintana – Canción sin miedo 


De Florence Nightingale à Vivir Quintana, en passant par les militantes qui cartographient le harcèlement de rue aujourd’hui, une même question traverse les époques : comment utiliser les données pour rendre visible l’invisible ? Nightingale l’a fait avec des graphiques sanitaires, les féministes contemporaines avec des cartes interactives. Le data féminisme, lui, nous invite à aller plus loin : et si les données elles-mêmes pouvaient devenir un outil de justice sociale ?

4.3 Data féminisme : réécrire l’histoire avec des cartes

Enfin, des projets comme Data Feminism, portés par Catherine D’Ignazio et Lauren F. Klein, montrent que les données elles-mêmes sont une forme de pouvoir. Qui collecte les données ? Sur qui ? Pour quoi faire ? Ces autrices proposent d’appliquer la pensée féministe intersectionnelle à la science des données, en révélant les biais cachés derrière la prétendue neutralité des chiffres.

Dans cet esprit, des collectifs utilisent la cartographie participative pour recenser les savoirs féminins, les lieux de mémoire, les figures oubliées du patrimoine. Des cartes en ligne répertorient par exemple les rues portant des noms de femmes, les maisons où ont vécu des artistes, des militantes, des scientifiques, ou les lieux de luttes féministes. Ces cartes ne se contentent pas de décrire le monde : elles le réécrivent en redonnant une place à celles qui en ont été effacées.

Le data féminisme rappelle que les données "ne parlent jamais toutes seules". Il faut demander : données par qui, sur qui, contre qui, pour qui ? Et, à travers ces questions, la carte devient un outil pour redistribuer le pouvoir de nommer, de montrer, de rendre visible.

« Les données ne sont jamais neutres : elles reflètent les choix de celles et ceux qui les collectent et ce qu’ils décident de rendre visible ou invisible. »


 Anne Sylvestre – Juste une femme 


De Ban Zhao aux collectifs numériques d’aujourd’hui, une même histoire se dessine : les femmes ont toujours contribué à la façon dont on comprend et dont on dessine le monde, mais leurs noms ont souvent disparu des cartes. Aujourd’hui, les géographes féministes, les développeuses d’applications et les militantes du data féminisme nous rappellent que dessiner le monde, c’est aussi se battre pour l’égalité.

Leurs cartes donnent à chacune et chacun le droit de tracer sa route, de dire « ici, j’ai ma place », et parfois même de redessiner la carte entière. Pour célébrer cette réappropriation du monde, ces voix enfin entendues, écoutons Les filles, les meufs de Marguerite : une chanson qui, avec son humour et sa colère, affirme que les femmes n’ont pas à demander la permission pour exister et pour dire : « Nous sommes là, et nous redessinons le monde !


 Marguerite – Les filles, les meufs 


Marguerite, avec cette chanson, nous lance un défi : et nous, qu’est-ce qu’on fait, concrètement, pour redessiner le monde ? Les femmes dont nous avons parlé aujourd’hui ont tracé des cartes, écrit des livres, collecté des données… mais le combat ne s’arrête pas là. À nous maintenant de prendre le relais, de rendre visibles celles qui le sont encore trop peu et de faire en sorte que les cartes de demain reflètent enfin la diversité de celles et ceux qui les habitent. Conclusion – Redonner un "droit de cité"

Nous voici au terme de notre traversée. De Ban Zhao à Mariam al-Astrolabiya, de Christine de Pizan à Jeanne Baret, de Marie Tharp à Sylvia Earle, des géographes féministes aux collectifs qui cartographient les violences, une même histoire apparaît : les femmes ont toujours participé à la façon dont on comprend et dont on dessine le monde, mais leurs noms manquent trop souvent sur les cartes. Leurs trajectoires restent en marge, reléguées en note de bas de page ou effacées tout à fait.

L’enjeu, aujourd’hui, ce n’est pas seulement de "rajouter" quelques noms de femmes dans les manuels. C’est de reconnaître qu’il y a eu un véritable effacement : des cartes du ciel sans les astronomes qui ont calculé le temps, des cartes des mers sans les géologues qui ont dessiné les dorsales, des cartes des villes sans celles qui les arpentent chaque jour, des cartes des savoirs sans celles qui les ont fait avancer.

Alors, quelles cartes voulons-nous pour demain ? Des cartes qui reconduisent les mêmes angles morts, les mêmes silences… ou des cartes qui laissent enfin une place à toutes et tous ? La prochaine fois que vous regarderez un plan de métro, un atlas ou une application de navigation, posez-vous ces questions : qui a dessiné cette carte ? qui y est représenté ? et surtout… qui en est absent ?

Après avoir voyagé ensemble à travers ces récits de femmes qui ont osé dessiner leur monde, n’oublions pas : chaque femme, chaque fille, chaque personne marginalisée a le droit de tracer sa propre route, de dessiner sa propre carte et de revendiquer sa place dans l’histoire.

Ces récits, ces voix, ces cartes redessinées nous rappellent que l’histoire n’est jamais figée : elle se trace, se réinvente, se partage. Et si aujourd’hui nous avons suivi les chemins de celles qui ont osé dessiner le monde à leur manière, demain, ce seront peut-être les vôtres que nous suivrons. Pour clore ce voyage, écoutons la Cello Sonata d’Augusta Holmès, une compositrice longtemps restée dans l’ombre dont l’œuvre, comme celles des femmes que nous avons évoquées, mérite d’être redécouverte et célébrée. Une musique qui, par sa profondeur et sa grâce, nous rappelle que chaque note, chaque trait, chaque voix compte dans la grande symphonie de l’histoire.


 Musique finale : Cello Sonata – Augusta Holmès 


Et pour clore aujourd’hui, quoi de mieux que l’hymne qui a accompagné les suffragettes dans leur combat pour le droit de vote ? Une musique qui, comme les récits que nous avons partagés, est à la fois un cri de ralliement, un appel à l’action, et un rappel que les luttes pour l’égalité ne s’arrêtent jamais.

  Ethel Smyth – « March of the Women ».


 


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