12/5/26 - Femmes et reggae / musiques caribéennes - Remue Méninges féministe Radio Libertaire 89.4

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Mardi 12 mai 

Femmes et reggae / musiques caribéennes

Le reggae et les musiques caribéennes sont souvent racontés au masculin. Pourtant, des femmes majeures comme Rita Marley, Marcia Griffiths, Sister Nancy ou Celia Cruz ont façonné, porté et transmis ces musiques de résistance et de joie.
Une émission pour redonner toute leur place à ces voix féminines puissantes et engagées.


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« Femmes et reggae et musiques des Caraïbes».

Quand on pense au reggae, les premiers noms qui viennent sont presque toujours masculins : Bob Marley, Peter Tosh, Jimmy Cliff… Pourtant, les femmes sont là depuis le début. Elles chantent, composent, assurent les chœurs, montent sur scène, dirigent parfois. Mais elles restent souvent reléguées au second plan dans les récits officiels.

Avant 2020, moins de 15% des Grammy du meilleur album reggae étaient allés à des artistes femmes. Il a fallu attendre Koffee pour qu'une femme décroche enfin ce prix. Et ce n'est pas propre au reggae : dans l'industrie musicale en général, les femmes restent largement minoritaires parmi les compositrices, productrices ou cheffes d'orchestre. Elles sont partout, mais apparaissent moins dans les génériques, les palmarès, les panthéons.

Ce midi, on inverse la focale. On écoute les musiques caribéennes depuis le point de vue de celles qui les font. Vingt-deux titres pour célébrer leur résistance, leur joie, leur puissance.

I. Pionnières et héritières de Marley

On ouvre cette traversée avec une figure essentielle : Rita Marley.

02. Rita Marley – One Draw (1981, Jamaïque) – 3’06

Rita Marley, née le 25 juillet 1946 à Santiago de Cuba, n'est pas seulement l'épouse de Bob Marley. C'est une chanteuse jamaïcaine majeure, pilier des I‑Threes, ce trio vocal légendaire formé avec Marcia Griffiths et Judy Mowatt.

Dès 1974, les I‑Threes deviennent les choristes officielles de Bob Marley & The Wailers, après le départ de Peter Tosh et Bunny Wailer. Leurs harmonies deviennent une véritable signature du son Marley. Impossible d'imaginer No Woman, No Cry sans elles.

Mais Rita Marley ne se contente pas de chanter derrière les autres. En parallèle, elle mène sa propre carrière solo. Avec One Draw, en 1981, elle signe un hymne à la ganja plein d'humour : « I wanna get high, so high, one draw » – littéralement « Je veux planer, très haut, une bouffée ». Elle y revendique avec malice le droit au plaisir et à la détente, dans un univers reggae très masculin où, d'ordinaire, ce sont les hommes qui chantent ce rapport à l'herbe.

03. Marcia Griffiths – Steppin’ Out of Babylon (1979, Jamaïque) – 4’05

Marcia Griffiths, née à Kingston le 23 novembre 1949, est l'une des plus grandes voix de l'histoire du reggae. Avant de rejoindre les I‑Threes, elle brille déjà en solo et en duo avec Bob Andy. Sa voix accompagne ensuite Bob Marley sur scène et en studio.

Dans Steppin' Out of Babylon, elle chante la sortie d'un système oppressif : « I'm steppin' out of Babylon, one by one » – « Je sors de Babylone, une à une ». Babylone, dans le reggae, c'est le nom qu'on donne à l'ordre injuste : colonial, raciste, sexiste, capitaliste. Quand c'est une femme qui chante qu'elle en sort, c'est aussi une déclaration d'indépendance : quitter un monde qui la veut soumise pour construire sa propre route.

04. Judy Mowatt – Black Woman (1979, Jamaïque) – 3’58

Judy Mowatt, née vers 1952 à Kingston, est l'autre pilier des I‑Threes. Mais elle est bien plus qu’une choriste : c’est une compositrice et une autrice majeure du reggae. Avec l'album Black Woman, elle signe l'un des premiers grands disques roots entièrement écrit et porté par une femme.

Le roots reggae, on le sait, est un courant qui parle de spiritualité, d’esclavage, de pauvreté, de révolution. Il donne la parole aux personnes noires opprimées. Mais quand ce sont des femmes qui s’emparent de ce langage, comme le fait Judy Mowatt, la critique s’élargit. Elles ne dénoncent pas seulement le colonialisme. Elles pointent aussi le patriarcat, et la place assignée aux femmes noires.

La chanson Black Woman est un véritable manifeste. Elle y célèbre la femme noire comme « mère de la création ». Elle refuse qu’on la réduise à la souffrance ou à la servitude. Elle n’efface ni l’esclavage, ni les violences, mais elle met en avant la dignité, la fierté, la beauté.

Résultat : Judy Mowatt replace la femme noire au centre du récit. Elle n’est plus un décor ou une figure passive. Elle devient un sujet politique et spirituel à part entière

05. Sister Nancy – Bam Bam (1982, Jamaïque) – 3’17

Sister Nancy, de son vrai nom Ophlin Russell, est née en 1962 à Kingston. Pionnière absolue du dancehall, elle a longtemps été saluée comme « la première femme DJ de Jamaïque ». En 1982, elle grave Bam Bam chez Studio One. Le morceau devient un classique planétaire, samplé à l’infini – du hip-hop new-yorkais à la pop internationale, il traverse les époques sans jamais perdre son impact.

Dès les premières mesures, son attitude impose le respect : « This woman never trouble no one / I’m a lady, I’m not a man » » – « Cette femme ne dérange personne / Je suis une lady, pas un homme ». Elle ne s’excuse pas, elle ne négocie pas. Elle affirme sa présence, son style, son autorité dans un univers de sound systems dominé par les hommes. Elle ne demande pas la permission : elle prend sa place. Et c’est exactement ce qui en fait une figure féministe, même sans slogan.

Son assurance, sa rythmique incisive, la clarté de son toasting ont marqué durablement l’histoire des musiques jamaïcaines. Mais son héritage va plus loin : pendant des décennies, Bam Bam a été repris, samplé, monétisé sans qu’elle en tire les fruits ni la reconnaissance. Ce n’est que récemment, grâce à la mobilisation pour les droits des artistes, qu’elle a pu enfin être rééditée et réécoutée sous son vrai nom.

Écouter ce titre aujourd’hui, c’est entendre une femme qui a tracé sa route à contre-courant, qui a imposé sa voix là où on voulait la réduire au silence. C’est une leçon de souveraineté, artistique et féminine.

06. Etana – Roots (2008, Jamaïque) – 5’23

Etana, de son vrai nom Shauna McKenzie, née en 1983, appartient à la génération qui relance le roots reggae dans les années 2000. Elle s’est fait connaître autant pour sa voix que pour ses prises de position sur la dignité des femmes et la valorisation de la culture jamaïcaine.

Dans Roots, elle chante l’importance des racines : culturelles, familiales, spirituelles. Elle répète que sans ces racines, on se perd facilement dans un monde qui impose ses normes. C’est un message important pour les femmes noires : se souvenir d’où l’on vient, de celles qui nous ont précédées, pour mieux résister aux injonctions à se lisser, se taire, se faire petite.

On vient d'entendre des voix qui ont ouvert la voie : Rita, Marcia, Judy, Sister Nancy, Etana… Des pionnières qui ont pris leur place, parfois contre vents et marées.
Mais ouvrir la porte, c'est bien. La traverser pour porter un message, c'est encore autre chose.
C'est ce que font les artistes de notre prochaine série : un reggae plus conscient, plus militant, où la spiritualité rasta rencontre la colère féministe.
Des voix qui ne chantent pas seulement pour durer, mais pour transformer.

Place maintenant à un reggae conscient, où les voix de femmes portent la lutte, la spiritualité et la dignité.

II. Conscious reggae et voix militantes

Commençons par

07. Queen Ifrica – Lioness on the Rise (2009, Jamaïque) – 4’56

Queen Ifrica, née Ventrice Morgan en 1975, est l’une des voix les plus engagées du reggae jamaïcain contemporain. Elle aborde la violence sexiste, les abus, la pauvreté, la corruption, toujours du point de vue des plus vulnérables, et particulièrement des femmes et des enfants.

Lioness on the Rise est un hymne de puissance féminine : la lionne qui se lève, c’est la femme qui se relève malgré les obstacles. Elle chante la confiance, la persévérance, le fait de ne plus se laisser définir par les autres. Dans un paysage reggae encore très masculin, Queen Ifrica envoie un message clair : la force, le leadership et la spiritualité ne sont pas réservés aux hommes.

08. Jah9 – New Name (2013, Jamaïque) – 4’43

Jah9, née Janine Elizabeth Cunningham en 1983, est souvent présentée comme une « prêtresse du reggae » : sa musique est à la fois mystique, jazzy et très politique. Elle s’inscrit dans la tradition rasta, mais avec un regard très critique sur le patriarcat et les systèmes d’oppression.

Dans New Name, elle parle de transformation intérieure : changer de nom, c’est changer de regard sur soi, se défaire des étiquettes imposées par la société coloniale, raciste ou sexiste. Sa spiritualité n’est pas une fuite : c’est une forme de résistance. Reprendre le pouvoir sur son identité, pour une femme noire, c’est un geste profondément féministe.

09. Sevana – Bit Too Shy (2016, Jamaïque) – 3’52

Sevana, née Anna‑Sharé Blake, fait partie de la nouvelle scène jamaïcaine qui mélange reggae, soul et pop. Elle n’est pas dans le slogan militant, mais dans un récit plus intime et vulnérable.

Bit Too Shy parle de timidité, de désir, de peur de se dévoiler. En apparence, ce n’est pas un texte de lutte, mais le simple fait de décrire, du point de vue d’une jeune femme, ses hésitations, ses émotions, son rythme propre, va à l’encontre des clichés hyper-sexualisés souvent imposés aux chanteuses caribéennes. C’est une autre manière d’affirmer : « je choisis comment je me montre, à mon rythme ».

10. Koffee – Toast (2019, Jamaïque) – 3’06

Koffee, de son vrai nom Mikayla Victoria Simpson, née en 2000 à Spanish Town, a marqué l’histoire en devenant, en 2020, la première femme et la plus jeune artiste à remporter le Grammy du meilleur album reggae, avec Rapture.

Ce prix n'est pas une formule : depuis 1985, il était presque exclusivement masculin. Les institutions mettent du temps à reconnaître celles qui font l'histoire, même dans un genre né comme musique de résistance. Les femmes ont toujours chanté, écrit, tourné, mais elles sont moins récompensées, moins programmées dans les grands festivals, moins visibles sur les pochettes. Ce soir, rien qu'en programmant ces titres, on déplace un peu ce centre de gravité.

Toast est une chanson de gratitude et d’énergie positive : elle remercie la vie, sa mère, ses amis, le chemin parcouru. Pas de grand discours militant dans le texte, mais le geste est là : une jeune femme queer, noire, jamaïcaine, qui triomphe dans un genre dominé par les hommes, et qui impose une image du reggae joyeuse, lumineuse, sans cliché machiste.

11. Lila Iké – Where I’m Coming From (2019, Jamaïque) – 4’32

Lila Iké, née Alecia Tameka Grey, est l’une des voix les plus respectées du reggae jamaïcain actuel. Elle fait partie de cette génération d’artistes (avec Koffee, Sevana, Jah9…) qui renouvellent l’esthétique du reggae tout en restant très conscientes des réalités sociales.

Dans Where I’m Coming From, elle raconte son parcours : les difficultés, le manque d’argent, mais aussi la persévérance et le refus de laisser les autres décider de sa valeur. Elle répète « Look at where I'm coming from » – « Regardez d’où je viens » : c’est une manière de dire que les femmes issues de milieux populaires ont, elles aussi, droit à la réussite et au respect, sans renier leurs origines.

Conscience reggae, donc. Mais pas seulement.
Parce que dans les Caraïbes, le corps est aussi un terrain de lutte.
Place maintenant aux rythmes qui font danser : salsa, calypso, soca. Des musiques de fête… mais pas que.

III. Salsa, calypso et soca

Dans les musiques caribéennes, la fête n'est jamais superficielle. Danser et chanter, c'est refuser la résignation, transformer la douleur en énergie collective, surtout pour les femmes et les communautés noires qui ont traversé l'exil, le racisme et la pauvreté. 

Quand Calypso Rose chante « Leave me alone », quand Alison Hinds dit aux femmes de danser selon leurs propres règles, quand Destra mène une foule immense, elles ne font pas que « divertir ». Elles redéfinissent ce que peuvent faire et dire les corps des femmes dans l'espace public. La fête devient outil de dignité, de protestation, de réparation.

12. Celia Cruz  – La Vida es un Carnaval (1998, Cuba) 4mn37

Celia Cruz, née le 21 octobre 1925 à La Havane et disparue en 2003, reste l’une des plus grandes voix de la salsa, au point d’être surnommée « la reine de la salsa », reste une icône absolue.. La Vida es un Carnaval, publiée en 1998, est devenue l’un de ses titres emblématiques, avec ce refrain : « La vida es un carnaval, y las penas se van cantando » – « La vie est un carnaval, et les peines s’en vont en chantant ».

13. Omara Portuondo – Veinte años (Buena Vista Social Club, 1997, Cuba) 4mn39

Omara Portuondo, née le 29 octobre 1930 à La Havane, incarne une autre facette de la Caraïbe : la mémoire, l’élégance, la tendresse. Avec Veinte años, le temps ralentit : elle chante l’amour perdu, le regret, l’empreinte que laissent vingt années partagées.

Cette chanson offre un moment de suspension dans l’émission. Elle rappelle que les femmes caribéennes ne sont pas seulement des figures de fête, mais aussi des conteuses de l’intime, capables de dire l’absence, la blessure et la douceur avec une profondeur bouleversante.

14. Calypso Rose – Leave Me Alone (2016, Trinidad) 4mn25

Calypso Rose, née le 27 avril 1940 à Bethel, Tobago, est une pionnière absolue : plus de cinquante années de carrière, des centaines de chansons, et un rôle central dans l’histoire du calypso. Avec Leave Me Alone, paru en 2016 et relancé avec une version avec Manu Chao, elle obtient une visibilité internationale nouvelle.

Sous des allures festives, le morceau porte un message très clair : « Leave me alone » – « Laisse‑moi tranquille », dénonce le harcèlement de rue et les mains baladeuses pendant le carnaval, et affirme le droit des femmes à danser, à occuper l’espace public sans être touchées ni importunées. C’est une chanson de danse, mais c’est aussi un véritable hymne féministe de dignité et d’autodéfense.

15. Alison Hinds – Roll It Gal "Danse comme tu l'entends, ma fille" (2006, Barbade) 3mn59

Alison Hinds, née le 1er juin 1970 à Londres et élevée à la Barbade, est l’une des grandes figures de la soca barbadienne, souvent appelée « la reine de la soca ». Avec Roll It Gal, sortie en 2006, elle signe un immense tube caribéen.

Les paroles encouragent les femmes à « roll it », à bouger librement, tout en leur disant de garder le contrôle : « Control it, gal, roll it gal », « Ne te fais pas avoir, réfléchis‑y chérie ». Autrement dit : tu as le droit de danser, de profiter de ton corps, mais selon tes propres règles, sans céder aux pressions ou aux jugements. Ici, la danse devient un langage d’autonomie, de confiance et de plaisir choisi, et pas un spectacle imposé au regard masculin.

16. Destra Garcia – It’s Carnival (2003, Trinidad) 3mn52

Destra Garcia, née le 10 novembre 1978 à Laventille, Trinidad, est l’une des grandes reines du carnaval trinidadien, surnommée « Queen of Bacchanal ». Avec It’s Carnival, sorti en 2003, elle signe un hymne qui est devenu un classique du carnaval.

La chanson célèbre ce moment où la rue devient une scène géante, où tout le monde danse, chante et se libère ensemble. Entendre une femme mener cette foule, porter la fête avec sa voix, c’est important : dans un espace longtemps orchestré par des hommes, Destra montre que les femmes sont aussi celles qui créent, dirigent et incarnent cette joie collective. C’est une idée de liberté en mouvement, partagée, mais portée par une artiste.

IV. Diaspora et fusions modernes

Ce qui est frappant aussi, c’est la circulation. Le reggae et les musiques caribéennes ne sont pas restés sur leurs îles : ils voyagent avec les diasporas, avec les migrant·es, avec les disques, avec les sound systems.

Quand Lauryn Hill reprend Bob Marley, quand Erykah Badu pose sa voix sur un groove reggae, quand Hollie Cook fabrique à Londres un reggae doux, féminin, presque rêveur, elles prolongent ces musiques ailleurs, dans d’autres langues, d’autres vécus de femmes noires ou métisses. Elles montrent que la Caraïbe n’est pas qu’un lieu sur une carte, c’est aussi une manière de faire circuler la mémoire et la résistance.

17. Lauryn Hill – Turn Your Lights Down Low (feat. Bob Marley) (1999, USA/Jamaïque) 5mn59

Lauryn Hill, née le 26 mai 1975 dans le New Jersey, appartient à la diaspora afro‑américaine, entre hip‑hop, soul et reggae. Quand elle reprend Turn Your Lights Down Low avec la voix de Bob Marley, elle construit un pont entre les luttes noires jamaïcaines et afro‑américaines, entre Kingston et le New Jersey.

Cette version parle d’amour et d’intimité, mais elle montre aussi comment une femme noire de la diaspora peut s’approprier un répertoire masculin canonique, y ajouter sa voix, son flow, sa sensibilité. C’est une façon de dire : l’héritage reggae n’appartient pas qu’aux hommes, ni qu’à la Jamaïque – les femmes de la diaspora y ont toute leur place.

18. Erykah Badu – Love Is Stronger Than Pride (version reggae live) 4mn21

Erykah Badu, née le 26 février 1971 à Dallas, est l’une des grandes voix de la soul et du néo‑soul contemporains, souvent décrite comme une artiste très consciente politiquement. Dans cette version reggae live de Love Is Stronger Than Pride, elle glisse sa voix dans un groove caribéen.

Ce choix de rythme n’est pas anodin : elle s’inscrit dans une continuité entre soul afro‑américaine et reggae caribéen, deux traditions noires qui parlent d’amour, mais aussi de résistance et de fierté. Là encore, c’est une femme qui traverse les frontières, qui remixe les héritages pour en faire un terrain d’expérimentation et de liberté.

19. Hollie Cook – Milk and Honey (2011, UK) 3mn55

Hollie Cook, née le 1er juin 1987 à Londres, est issue de la scène britannique, fille de membres de groupes punk et pop, mais elle a choisi le reggae comme terrain d’expression. Avec Milk and Honey, elle propose un reggae sucré, presque rêveur, influencé par le dub, la pop et les sound systems londoniens.

Cette chanson apporte une respiration douce, féminine, très loin des clichés virilistes. Elle montre que l’influence caribéenne continue de se transformer à Londres, portée aussi par des femmes, et que le reggae peut être un espace de sensualité et de douceur assumées, sans être fragile pour autant.

20. Protoje & Lila Iké – In Bloom (2020, Jamaïque/UK) 3mn49

Avec In Bloom, sorti en 2020, on retrouve Lila Iké en duo avec Protoje, figure majeure du « reggae revival ». Le morceau parle de croissance, de maturité, de floraison : le moment où l’on sort de terre, où l’on cesse de se cacher.

Dans cette émission consacrée aux femmes, ce titre a presque valeur de métaphore : on y entend une artiste qui n’est plus seulement « invitée » ou choriste, mais pleinement créatrice, co‑autrice, au cœur de la scène contemporaine. C’est l’image d’une génération de musiciennes qui ne se contentent plus d’hériter : elles redéfinissent le reggae de l’intérieur.

21. Shenseea – Rebel (2022, Jamaïque) 2mn17

Shenseea, née Chinsea Linda Lee le 1er octobre 1996 à Mandeville, incarne une nouvelle génération qui navigue entre dancehall, reggae et pop globale. Rebel, sorti en 2022, joue avec cette idée de rébellion, de refus de se plier aux attentes.

Elle revendique son droit à choisir ses collaborations, son image, sa sexualité, sa manière de parler de désir. On peut aimer ou discuter son esthétique, parfois très sexualisée, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle ne laisse pas les autres définir les règles à sa place : elle négocie sa propre visibilité dans un paysage médiatique mondialisé.

Conclusion

22. Grace Jones – My Jamaican Guy (1982, Jamaïque) 6mn01

Pour conclure, Grace Jones, née le 19 mai 1948 à Spanish Town en Jamaïque, s'impose comme une évidence. Chanteuse, mannequin, actrice, performeuse, elle a brouillé les frontières entre genres musicaux, identités de genre et représentation du corps.

Avec My Jamaican Guy, en 1982, elle joue avec le reggae, le funk, la new wave et la théâtralité. C'est une fin idéale, parce qu'elle résume ce que nous avons entendu ce soir : la liberté, l'insolence, la sensualité, le style et la puissance de femmes caribéennes et diasporiques qui n'entrent dans aucune case.

Ce parcours rapide ne prétend pas couvrir toutes les femmes du reggae et des Caraïbes – il en manque énormément, et c'est en soi un sujet. Mais il montre déjà autre chose : ces artistes ne sont pas « à côté » de l'histoire, elles en sont le cœur battant.

Elles chantent la violence et la joie, la mémoire de l'esclavage et la fierté noire, la sensualité et la spiritualité, la colère et la fête. Et ce faisant, elles déplacent les frontières du féminisme lui‑même : un féminisme qui passe par la basse, le tambour, la danse, le patois jamaïcain, l'espagnol de La Havane, le créole de Trinidad.

Ce soir, on a simplement pris le temps de les écouter comme des autrices à part entière, comme des penseuses du monde, à partir de leurs voix, de leurs corps et de leurs rythmes.

Ainsi s'achève cette émission Femmes et reggae / caribéen. Des pionnières du roots aux voix conscientes d'aujourd'hui, des reines de la salsa et du calypso aux artistes de la diaspora, nous avons entendu des femmes qui chantent la résistance, l'amour, la mémoire, l'insoumission, la spiritualité et la fête. Elles ne sont pas en marge de l'histoire du reggae et des musiques caribéennes : elles en sont l'une des grandes forces vives.

Générique de fin

23. Patrice Roberts – Mind My Business (ou Like Yuh Self) – Trinidad, soca 2mn02

Pour nous accompagner pendant ce générique de fin, j'ai choisi une autre voix caribéenne : Patrice Roberts, chanteuse trinidadienne de soca, l'une des grandes figures féminines du carnaval contemporain. Dans ses titres, elle répète en substance : « je m'occupe de ma vie, je profite, je n'ai pas à me justifier » – une manière de vous laisser avec cette idée que les femmes ont toute légitimité à occuper la rue, la musique et le monde à leurs propres conditions.



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